À Rome, un mur en travaux révèle une caserne de pompiers vieille de 1900 ans

Un simple chantier de consolidation, et voilà que la terre livre un secret vieux de dix-neuf siècles. À Rome, sous le mont Caelius, des maçons chargés de réparer un mur de soutènement sont tombés sur des vestiges d’une richesse inattendue. Mosaïques marines, plafonds peints effondrés, marbres polychromes : le décor est somptueux. Mais c’est son emplacement, à deux pas d’un ancien poste de garde, qui intrigue le plus les archéologues.
Un chantier de routine qui vire à la fouille archéologique
Tout a commencé par des travaux banals. Financés par le plan national de relance italien, ils visaient simplement à consolider un mur de la Villa Celimontana, ce parc paisible situé à quelques centaines de mètres du Colisée. Mais les équipes de la Surintendance spéciale de Rome ont vite heurté des maçonneries antiques, forçant l’arrêt du chantier.
Le 5 août 2026, le ministère italien de la Culture a présenté les premiers résultats de cette découverte imprévue. Sous le remblai reposait un édifice construit au IIe siècle après J.-C., puis largement remanié au siècle suivant. Un peu comme ces cachettes oubliées qui refont surface des décennies plus tard, ce bâtiment dormait sous des couches de terre depuis l’Antiquité.
Huit pièces ont été mises au jour, cinq entièrement dégagées et trois seulement partiellement explorées. Les archéologues restent prudents sur leur fonction exacte. Deux hypothèses s’affrontent aujourd’hui : une riche demeure privée, ou un vaste ensemble militaire. Aucune publication scientifique n’a encore été soumise, et l’étude des matériaux ne fait que débuter. Le chantier s’inscrit dans le programme Caput Mundi, qui regroupe 152 interventions patrimoniales à travers la capitale italienne, un peu à l’image de ces tombes vieilles de 2500 ans qui continuent de raconter l’Italie antique.
Mosaïques, fresques et marbres : un décor digne de l’élite romaine
La pièce la plus vaste conserve un sol de mosaïque à motifs géométriques d’une finesse remarquable. En son centre trône un emblème marin : un dauphin, un poisson, une langouste et un crabe encadrent un cratère, ce grand vase à deux anses dans lequel les Romains mélangeaient vin et eau. Sous ce pavement, les fouilleurs ont repéré les fragments d’un sol plus ancien, datant de l’époque antonine, orné de motifs floraux en tesselles noires et blanches.
L’excavation a aussi livré de larges pans de plafond peint, effondrés au sol : de grands cercles rouges et bleus encadrés de stucs blancs à bords dentelés. S’y ajoutent de nombreuses plaques de marbre blanc et polychrome, vestiges d’un revêtement en opus sectile. Un luxe qui rappelle certaines découvertes archéologiques où le raffinement des matériaux trahit un statut social élevé.
Le chantier, mené sur plusieurs mois pour environ deux millions d’euros, a révélé que le mur du parc en dissimulait en réalité deux, accolés l’un à l’autre. Des cyprès et les limites du budget ont empêché les équipes d’aller plus loin vers la Villa Mattei voisine. La qualité du décor évoque à première vue une domus de l’élite romaine, comme il en existait plusieurs sur ce plateau prisé. Mais un détail change tout : l’emplacement précis de ces pièces.

La piste des vigiles, ces pompiers de la Rome antique
Le bâtiment se dresse tout près du siège présumé de la Ve cohorte des vigiles, le corps chargé de combattre les incendies et de surveiller Rome la nuit. Des bases de statues portant la liste des membres de cette cohorte avaient déjà été exhumées dès 1820 sur ce même secteur. Des pièces modulaires, comparables à des logements de troupe, y avaient également été repérées, un peu comme ces traditions de casernes qui traversent les siècles sans perdre leur fonction d’origine.
Le motif du cratère renforce cette hypothèse militaire. Un décor très proche orne les salles communes de la caserne des vigiles d’Ostie, le port antique de Rome. L’aqueduc célimontain passait juste à côté et alimentait une grande citerne, utile pour remplir les tonneaux des équipes de lutte contre le feu. Comme le rappelle l’agence de presse italienne ANSA, Simona Morretta, directrice scientifique de la fouille, reste prudente : la phase la plus délicate commence tout juste, avec l’analyse fine des structures et des matériaux.
Si l’hypothèse militaire se confirmait, elle redessinerait l’ampleur d’un des grands complexes de la Rome impériale. Les chercheurs envisagent une caserne bien plus étendue qu’estimé, occupant une large part du plateau. Elle aurait abrité des quartiers de soldats, des bâtiments de service et même un sanctuaire impérial. Créé par Auguste pour protéger une ville d’un million d’habitants bâtie en bois et en briques, ce corps de sept cohortes patrouillait la nuit et pouvait déférer les délinquants devant un magistrat. Des inscriptions datées attestent la présence d’une caserne dans ce secteur dès l’an 111, sous l’empereur Trajan.
Le bâtiment fut abandonné entre le Ve et le VIe siècle, avant que la loggia de la Villa Mattei, construite au XVIe siècle, n’entaille une partie de ses fondations. Des remblais des XVIIIe et XIXe siècles ont ensuite scellé l’ensemble pour près de deux cents ans. Reste à savoir si les stucs rouge et bleu appartenaient à une villa de riches ou au quotidien de simples soldats du feu. La Surintendance promet une ouverture au public une fois l’étude achevée. En attendant, Rome garde jalousement son secret sous les cyprès du Caelius.