« Une question de survie » : en Chine, ces jeunes actifs partagent leur lit avec un inconnu pour payer le loyer

Imaginez partager non pas votre appartement, ni même votre chambre, mais littéralement votre lit avec une parfaite inconnue. En Chine, ce scénario improbable devient une solution bien réelle pour des milliers de jeunes actifs. La raison ? Un calcul de fin de mois de plus en plus serré, qui pousse à faire tomber un tabou qu’on croyait indépassable.
Une génération coincée entre salaires gelés et loyers qui pèsent trop lourd
À Wuhan, dans le centre de la Chine, Zeng gagne 4 000 yuans par mois, environ 520 euros. Un salaire qui semble correct sur le papier, mais qui fond dès que le loyer est réglé. Cette jeune femme de 25 ans vend des produits en direct sur les réseaux sociaux pour le compte de son employeur, un métier précaire parmi tant d’autres qui symbolisent la nouvelle économie chinoise.
Pour ne pas voir les trois quarts de son salaire disparaître, elle a proposé à une inconnue du même âge de partager sa chambre. Résultat : 450 yuans économisés chaque mois, soit près de 58 euros. Un montant qui peut sembler modeste vu d’ici, mais qui change tout quand chaque yuan compte. Cette situation touche une frange grandissante de la population, comme le pouvoir d’achat qui s’érode ailleurs dans le monde le montre aussi.
Le phénomène intervient alors que la croissance chinoise est tombée à son plus bas niveau depuis plus de trois ans. Portée par les exportations mais plombée par une consommation atone, l’économie du pays laisse sur le carreau une partie de sa jeunesse. Une situation qui rappelle que la précarité n’épargne aucune génération, y compris chez nous où certains retraités témoignent aussi de fins de mois compliquées.
Comment deux inconnues se retrouvent à dormir dans le même lit
Concrètement, à quoi ressemble cette cohabitation forcée ? Zeng et sa nouvelle colocataire, également âgée de 25 ans, partagent l’une des cinq chambres d’un appartement où chaque pièce est louée séparément. La chambre est équipée d’une armoire encastrée et d’un grand lit, flanqué d’une table de chevet et d’un petit bureau.
Un étendoir à linge obstrue partiellement une petite fenêtre à barreaux métalliques, décor typique de ces logements urbains chinois où chaque mètre carré est optimisé. Avant de s’engager sur la durée, les deux jeunes femmes ont convenu d’une période d’essai de huit jours. Zeng affirme que la cohabitation se passe bien, sans tension particulière.
« C’est une question de survie », résume-t-elle simplement. Une phrase qui claque et qui résume, à elle seule, le glissement d’une génération vers des arrangements qu’elle n’aurait jamais envisagés il y a encore quelques années.
Mingwei Liu, directeur du Center for Global Work and Employment à l’université Rutgers, aux États-Unis, y voit un symptôme plus large : « Cela reflète une réalité croissante, dans laquelle une partie des jeunes n’a ni sentiment d’appartenance urbaine, ni emploi stable, ni perspective de revenu claire. »

Des parcours brisés qui n’ont rien de romantique
Derrière ces arrangements, il n’y a aucune once de solidarité choisie, seulement la pression économique qui s’abat sur des trajectoires professionnelles brisées. À Pékin, Morgan Pan, 39 ans, gagne aujourd’hui moins de la moitié de ce qu’il percevait dans une start-up d’intelligence artificielle désormais en liquidation.
Il partage sa chambre pour ramener loyer et charges à environ 156 euros par mois. « Rien de chaleureux » dans cette cohabitation, confie-t-il, seulement « la pression de la vie ». Une formule glaçante qui en dit long sur le désenchantement d’une génération qui pensait, il y a peu, intégrer les rangs de la classe moyenne montante.
Autre exemple à Pékin : Wang cherche encore quelqu’un pour diviser un loyer de 227 euros après la faillite de son entreprise en décembre. Ces trois profils, tous éduqués, tous actifs, dessinent le portrait d’une jeunesse urbaine chinoise qui jongle avec le chômage larvé et l’absence de filet de sécurité.
La pratique reste marginale au regard des quelque 260 millions de locataires du pays, mais elle s’impose comme un symbole national, révélateur d’une fragilité que même les statistiques officielles peinent à masquer.
Partager son lit avec une inconnue pour boucler ses fins de mois : voilà où en est réduite une partie de la jeunesse chinoise aujourd’hui. Reste à savoir si ce tabou brisé restera un phénomène marginal, ou s’il annonce une transformation plus profonde du marché locatif dans les grandes métropoles chinoises.