Les Halles de Paris : 20 000 employés sous des pavillons de fer, un seul a survécu en France
Il y a un peu plus de cinquante ans, le cœur de Paris ressemblait à une immense halle de fonte et de verre où l’on vendait la nourriture de toute la capitale. Des milliers de travailleurs s’y croisaient avant l’aube.
Aujourd’hui, à la même adresse, des millions de clients déambulent sous un toit ondulant. Entre les deux, il y a eu un déménagement géant, une démolition et un chantier que les Parisiens avaient surnommé d’un mot bien peu flatteur.
Le jour où Paris se nourrissait sous des cathédrales de fer
Tout commence bien avant Baltard. Les Halles Centrales sont le plus vieux marché de gros de la capitale : leur histoire remonte à 1137, quand le roi Louis VI installe un premier marché sur d’anciens marécages.
Philippe Auguste y ajoute les premières halles, en bois, en 1183. Le lieu ne cessera plus jamais d’attirer la foule.

Au XIXe siècle, Napoléon III décide de tout rebâtir. En 1853, il lance la construction de hauts pavillons de verre et de métal, signés Victor Baltard, achevés entre 1863 et 1874.
Ces structures légères sont alors d’une modernité folle. Émile Zola en fera le décor de son roman publié en 1873, Le Ventre de Paris, qui donnera au lieu son surnom éternel.
Sous ces toits, 20 000 employés travaillent chaque jour. Le marché de gros ravitaille Paris depuis plus de huit siècles, dans un ballet de camions, de cageots et de porteurs.
Mais ce quotidien bien huilé cache un problème grandissant. Et il va provoquer l’un des déménagements les plus spectaculaires de l’histoire de la capitale.
Trois jours pour vider huit siècles d’histoire
À la fin des années 1950, la croissance de la population fait atteindre ses limites au marché. En 1959, l’État décide de le transférer vers Rungis, dont le marché ouvre dix ans plus tard.
Les raisons sont très concrètes : des problèmes de circulation dans le centre de la capitale et de nouvelles règles d’hygiène imposées aux marchands de gros.
Entre le 27 février et le 1er mars 1969, les 20 000 employés quittent le centre de Paris. Direction Rungis, à 13 kilomètres de là.
L’opération est surnommée « le déménagement du siècle ». Huit cents ans après sa création, le marché des Halles n’existe plus.
Reste une question : que faire de ces immenses pavillons désormais vides ? La réponse a fait couler beaucoup d’encre, et elle n’a pas plu à tout le monde.
Le grand trou et les « parapluies » que personne n’aimait
Entre 1971 et 1973, les pavillons Baltard sont démontés, sans que l’on pense vraiment à les conserver. Sur le site, on creuse : c’est la naissance de la gare souterraine et du centre Pompidou, inauguré en 1977.
Le chantier, lui, s’éternise. On le surnomme « le trou des Halles », et plusieurs projets d’aménagement échouent avant qu’un plan soit enfin retenu.

Le Forum des Halles ouvre finalement en 1979 : un centre commercial souterrain sur quatre niveaux, relié aux lignes de RER. Ses bâtiments de surface, dessinés par Jean Willerval, sont vite baptisés « les parapluies ».
Ils vieillissent mal et suscitent beaucoup de critiques. La partie aérienne n’est achevée qu’en 1983.
Sur les douze pavillons d’origine, presque rien ne subsiste. Le pavillon n°8 a été remonté à Nogent-sur-Marne, où il accueille aujourd’hui des émissions de télévision et des spectacles. Un autre a même traversé la planète pour s’installer à Yokohama, au Japon.
Un seul rescapé sur le sol français, donc. Mais le plus étonnant se passe ailleurs : dans ce qu’est devenu le quartier.
2026 : un toit vert, 800 000 voyageurs et un record mondial
Inaugurée en 2016, la Canopée des architectes Patrick Berger et Jacques Anziutti a remplacé les fameux parapluies. Cette immense structure de verre et de matériau synthétique couvre le patio central du Forum.
Son nom évoque l’étage supérieur d’une forêt dense. Elle abrite un conservatoire et d’autres équipements publics sous ses deux ailes.
Là où l’on vendait des légumes, on compte désormais les chiffres par millions. La gare Châtelet – Les Halles voit passer en moyenne 800 000 voyageurs par jour, avec trois lignes de RER, cinq de métro et des dizaines de lignes de bus.
Le Forum, lui, affichait 34 millions de clients annuels en 2016, avec 26 salles de cinéma. On y trouve aussi le cinéma le plus fréquenté du monde.
Même quartier, même nom, mais une fonction radicalement inversée : on n’y fait plus rentrer des marchandises, on y fait circuler des foules. D’ailleurs, le commerce d’aujourd’hui a lui aussi beaucoup changé : regarde comment le premier Carrefour de 1963 avait effrayé la France.
Pourquoi un lieu aussi aimé a-t-il été rayé de la carte ?
La réponse tient en quelques mots : la ville avait changé d’échelle. Un marché de gros au milieu de rues médiévales ne pouvait plus absorber les camions, ni les nouvelles normes sanitaires.
Déplacer le marché était devenu inévitable. Raser les pavillons, en revanche, a été un choix, que beaucoup regrettent encore.
Pour ceux qui les ont connus, les Halles de Baltard restent un souvenir fort, comme ces jouets disparus des rayons ou ce téléphone fixe d’autrefois dont les moins de 40 ans ignorent tout.
Même le commerce de proximité a changé de logique : aujourd’hui, un magasin Lidl méconnu casse les prix de 60 %, là où il fallait autrefois se lever à l’aube pour dénicher les bonnes affaires.
Et côté assiette, les habitudes régionales ont leurs surprises : on découvre par exemple dans quelles régions on mange le plus de glace.
Et dans 30 ans, que dira-t-on de notre époque ?
Dans trente ans, quelqu’un écrira peut-être que la Canopée a vieilli, que les voyageurs du RER d’aujourd’hui paraissaient bien pressés, et que le centre commercial était « un autre monde ». Les parapluies ont tenu une trentaine d’années avant d’être remplacés : rien n’est jamais définitif à Paris.
Ce que nous trouvons aujourd’hui normal sera peut-être bientôt aussi étrange que 20 000 personnes déchargeant des cageots à 4 heures du matin. C’est exactement ce qui rend ces comparaisons si fascinantes.
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