Pour la première fois en 20 ans, des dauphins transmettent une technique de chasse à leurs petits

Un dauphin qui attrape un coquillage géant et s’en sert comme d’une épuisette. Ça paraît sorti d’un dessin animé, non ? Sauf que c’est exactement ce que des chercheurs australiens viennent de filmer, deux fois, en pleine mer.
Mieux encore : l’un des dauphins observés a copié sa propre mère sous les yeux des scientifiques, minute par minute. Une scène jamais capturée nulle part ailleurs sur la planète, et qui pourrait changer ce qu’on croyait savoir sur la transmission du savoir chez ces mammifères marins.
Une technique de pêche vue seulement une fois en vingt ans
Jusqu’à cette découverte, un seul groupe de grands dauphins au monde était connu pour utiliser des coquillages comme outils de pêche. Une population isolée à Shark Bay, sur la côte ouest de l’Australie, repérée il y a près de vingt ans.
Cette technique, baptisée « shelling », consiste à saisir un grand coquillage vide, à le remonter à la surface, puis à le vider de son eau pour laisser tomber le poisson piégé à l’intérieur, prêt à être avalé. Un geste précis, qui demande de repérer le bon coquillage, de savoir le manipuler et de viser le bon endroit.
Or voilà que des chercheurs de l’University of the Sunshine Coast viennent de repérer exactement le même comportement à plus de 3 700 kilomètres de là, sur la côte est du pays. Deux populations totalement différentes, séparées par tout un continent, ont développé la même astuce sans jamais se croiser. De quoi intriguer n’importe quel amoureux des comportements animaux les plus surprenants.
« Nos observations dans le Queensland montrent que des dauphins situés aux deux extrémités opposées de l’Australie ont appris à utiliser des outils exactement de la même façon, indépendamment l’un de l’autre », explique la docteure Alexis Levengood, qui a dirigé cette étude.
Une mère et son petit filmés en pleine leçon de pêche
Tout commence le 6 juillet 2025. Une femelle surnommée Stevie Nicks est aperçue en train de soulever un immense coquillage hors de l’eau, plusieurs fois de suite, en le manœuvrant avec sa bouche. La pluie empêche l’équipe de voir si elle réussit à en extraire un poisson, mais le geste est sans équivoque.
« Nous étions sur un bateau au large de Hervey Bay quand j’ai vu un dauphin soulever quelque chose de gros hors de l’eau. J’ai commencé à hurler parce que je sais reconnaître le shelling », raconte Alexis Levengood.
Puis vient le 1er octobre 2025, une scène que personne n’osait espérer filmer. La femelle Maserati remonte un coquillage à la surface, pendant que les caméras tournent. Elle en fait tomber au moins un poisson, lâche le coquillage et poursuit sa proie.
Quelques minutes plus tard, son petit, nommé Bentley, saisit le même coquillage, le tient exactement de la même façon et le frappe contre la surface de l’eau. Un poisson en jaillit, offert sur un plateau. La scène a été détaillée dans la revue scientifique Marine Mammal Science.

Un apprentissage transmis par les mères, pas seulement entre copains
Jusqu’ici, les scientifiques pensaient que les dauphins apprenaient l’essentiel de leurs techniques en observant leurs congénères du même âge, un peu comme des enfants qui copient leurs camarades de récré. La scène filmée entre Maserati et Bentley change complètement la donne.
« Nos images fournissent la première preuve potentielle de transmission sociale maternelle, un processus par lequel le petit apprend un comportement en observant les actions de sa mère. Cela remet en question l’idée que les dauphins apprennent cette utilisation d’outils uniquement de leurs pairs », détaille la chercheuse.
Chose intéressante : tous les dauphins de la zone n’ont pas encore adopté cette technique. « On sait qu’ils ne le font pas tous. Ça demande une certaine habileté, il faut savoir où trouver ces coquillages vides, comment les manœuvrer, et comment réussir à en sortir le poisson », précise Alexis Levengood à ScienceAlert.
Autre détail troublant : des bateaux de tourisme auraient photographié des scènes similaires en 2013 et en 2019, sans que personne ne s’en aperçoive à l’époque. Ces images n’ont resurgi qu’au moment de cette nouvelle étude, preuve que ce comportement couve peut-être depuis plus longtemps qu’on ne l’imagine.
« Il suffit qu’un seul dauphin fasse quelque chose d’astucieux et de facilement reproductible pour que ça se propage », conclut la chercheuse. Un comportement encore jamais observé chez les dauphins des côtes américaines, malgré leurs migrations régulières entre eaux chaudes.
Deux mille kilomètres, deux populations isolées, une même ruse de pêcheur : la nature n’a pas fini de nous surprendre. La prochaine fois qu’on croisera un dauphin près des côtes, on regardera peut-être ses coquillages d’un autre œil.