Dans les comptes de Pierre, tourneur-fraiseur à Thiers à 2 190 € nets par mois
Pierre a 38 ans. Il passe ses journées devant une machine-outil dans une fabrique de la vallée des rouets, à Thiers, capitale historique de la coutellerie française. Il vit avec sa compagne Aurélie et leur fille Camille, 6 ans, et touche 2 190 € nets par mois. Voici comment il répartit chaque euro, et le poste qui l’a le plus surpris quand il a tout noté.
Un salaire d’ouvrier qualifié, et un petit coup de pouce qui compte
Pierre est tourneur-fraiseur qualifié depuis quatorze ans, avec un CAP puis un bac pro d’usinage. Son salaire de base atteint 1 920 € nets, auxquels s’ajoutent une prime d’ancienneté de 85 € et une prime de panier de 110 € pour les repas pris sur place. La prime d’intéressement de l’entreprise, lissée sur l’année, rapporte environ 75 € par mois.
Aurélie, auxiliaire de vie à temps partiel, ramène 1 150 € nets. Mais ce reportage s’intéresse à Pierre : les 2 190 € dont on parle sont ses revenus propres. Le foyer fonctionne en deux budgets qui se rejoignent sur quelques dépenses communes, un arrangement plus courant qu’on ne le croit.
Les allocations familiales ne tombent pas : le couple dépasse légèrement le plafond de ressources. « On est juste au-dessus de la barre, ça fait râler », glisse Pierre avec un demi-sourire. Cette frustration revient souvent chez les ménages modestes qui ne sont pas assez pauvres pour les aides.

Les dépenses fixes : où part la moitié du salaire avant même de sortir de chez soi
Le couple a acheté une maison de 95 m² en 2019 dans un lotissement près de Thiers, pour 138 000 €. Le crédit immobilier mensuel s’élève à 745 €, dont Pierre prend en charge 520 €, Aurélie complétant le reste. Pour une maison avec jardin, il avoue que cette mensualité reste « un luxe dont on mesure la chance quand on regarde les loyers de Clermont ».
Viennent ensuite les charges incompressibles. L’électricité et le chauffage coûtent 145 € par mois en moyenne, mais bondissent à 230 € de décembre à février. L’assurance habitation prélève 38 €, l’eau et les ordures ménagères 62 €, et la taxe foncière, lissée sur douze mois, pèse 95 €.
La voiture est un passage obligé : pas de transports en commun jusqu’à l’usine. Le crédit de la Dacia Sandero coûte 215 € mensuels pendant encore deux ans, l’assurance 54 €, et le carburant environ 120 € pour les 28 kilomètres de trajet quotidien aller-retour. Le total transport dépasse donc 390 €.
Ajoutez la mutuelle d’entreprise (47 €), le forfait mobile et la box internet (49 €), un abonnement streaming (13 €) et le prélèvement de la cantine de Camille (46 €). Les dépenses fixes de Pierre atteignent ainsi 1 350 € environ. Mais c’est dans la partie suivante que son budget devient vraiment révélateur.
Le poste qui a surpris Pierre quand il a tout noté
Les courses alimentaires représentent 410 € par mois pour trois personnes. Pierre fait attention : marques distributeur, promotions du drive, et un potager qui fournit tomates, courgettes et haricots de juin à octobre. « Mon père m’a appris à ne rien acheter qu’on puisse planter », sourit-il.
Les loisirs et sorties pèsent 85 € : un restaurant ou une pizzeria deux fois par mois, quelques entrées de piscine pour Camille, et la licence de pétanque du club local. Les vêtements et chaussures de travail, indispensables pour un métier où l’on s’abîme les semelles, absorbent 45 € par mois en moyenne.
Mais le vrai choc vient des petites dépenses oubliées : cadeaux d’anniversaire, sorties scolaires, médecin, dentiste, pharmacie, réparations de la maison. Pierre les a notées pendant trois mois. Résultat : 160 € par mois qui s’évaporaient sans qu’il s’en rende compte. « Je pensais dépenser 50 € dans ces trucs-là. Là j’ai compris pourquoi je n’arrivais jamais à mettre de côté. »

Les vacances sont lissées sur l’année à 120 € par mois : une semaine en location dans les Landes l’été, et quelques week-ends chez la famille d’Aurélie. Le total des dépenses variables atteint donc environ 820 €, ce qui laisse à Pierre une marge très étroite. Reste à voir ce qu’il lui reste vraiment, et c’est là que l’addition se corse.
Ce qu’il reste en fin de mois : moins qu’on ne le croirait
Le calcul est vite fait. Sur 2 190 € de revenus, Pierre dépense 1 350 € en charges fixes et 820 € en dépenses variables : il lui reste 20 € à la fin du mois, parfois moins, parfois un peu plus quand l’intéressement tombe. L’épargne n’existe donc quasiment pas sur son compte personnel.
C’est Aurélie qui sauve l’équilibre : elle verse 250 € par mois sur un Livret A et 100 € sur un plan d’épargne pour Camille. Pierre, lui, garde un fonds de sécurité de 1 800 € qu’il rechigne à toucher. « Un lave-linge qui lâche, une courroie de distribution, et c’est fini », reconnaît-il.
Son objectif ? Finir de rembourser la voiture dans deux ans pour libérer 215 € par mois. Il a déjà prévu de les consacrer à une pompe à chaleur, qui réduirait sa facture de chauffage de 40 %. Un plan de patient, loin des promesses d’enrichissement rapide.
Face au salaire médian, une vie « correcte » mais sans filet
Avec 2 190 € nets, Pierre se situe légèrement au-dessus du salaire médian français, estimé autour de 2 000 € nets pour un temps plein. Mais sa réalité est celle de nombreux ouvriers qualifiés : propriétaire, donc protégé de la flambée des loyers, mais sans marge pour absorber un accident de la vie.
« Je ne me plains pas, on mange, on est au chaud, ma fille ne manque de rien », résume-t-il. Puis il ajoute, plus bas : « Mais si je tombe malade longtemps ou si l’usine ferme, on tient trois mois, pas plus. » Une phrase qui dit tout du rapport à l’argent de ceux qui tiennent debout grâce à l’équilibre fragile de deux petits salaires.
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