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René Goscinny : ce que sa mort, un samedi matin de 1977, a changé bien au-delà d’Astérix

Publié par Claire le 01 Nov 2026 à 10:28
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Dimanche 25 octobre, dans la salle de l’ancien casino d’Ault, en Picardie maritime, cinquante auteurs attendaient leurs lecteurs. Romans, polars, BD, jeunesse : un salon du livre comme la France en compte des centaines. Mais à 15 heures, le programme prévoyait un moment à part, un hommage à un homme qui aurait eu 100 ans cette année.

René Goscinny : ce que sa mort, un samedi matin de 1977, a changé bien au-delà d'Astérix

Cet homme, vous le connaissez sans forcément connaître son visage. Il a donné vie à Astérix, a fait parler un cheval nommé Jolly Jumper et a écrit chaque mot du Petit Nicolas. René Goscinny, né le 14 août 1926, reste l’un des auteurs français les plus lus au monde, avec environ 500 millions d’ouvrages vendus.

Derrière les célébrations du centenaire, il y a pourtant une autre date. Le 5 novembre 1977, Goscinny est mort à 51 ans, en pleine gloire, et ce triste anniversaire tombe dans quatre jours. Sa fille Anne l’a confié à GEO Histoire, cité par Unidivers : « c’est plutôt l’année prochaine qui me donne le vertige ». En 2027, cela fera cinquante ans.

Tout le monde sait qu’il est parti trop tôt. Ce que presque personne ne sait, c’est que cette mort-là a laissé une trace bien au-delà de la bande dessinée, une trace qui concerne peut-être votre propre cœur. Pour la comprendre, il faut remonter très loin, jusqu’à un gamin qui faisait rire sa classe pour cacher sa timidité.

Le petit Parisien qui a grandi au bout du monde

Tout commence au 42 de la rue du Fer-à-Moulin, dans le 5e arrondissement de Paris. René y naît un 14 août, la veille d’un jour férié. Il en tirera plus tard une formule qui dit tout de son humour : il serait un « paresseux contrarié ».

Sa famille vient de loin. Juive, originaire de Pologne et de l’actuelle Ukraine, elle porte un nom qui signifie « hospitalier » en polonais. Son père Stanislas est ingénieur chimiste, sa mère Anna vient d’une famille qui cultive les lettres et la musique, et son grand-père maternel tient une imprimerie à Paris, rue Lagrange.

Ce grand-père, Lazare Abraham Bereśniak, a fui les pogroms et signé le seul dictionnaire hébreu-yiddish existant, publié en France en 1939. Retenez bien cette imprimerie. Dans un atelier typographique, deux petits signes sont partout : l’astérisque et l’obèle, deux mots qui sonneront un jour étrangement familiers à des millions de lecteurs.

Mais René ne grandira pas à Paris. Son père décroche un poste à la Jewish Colonization Association, et la famille embarque pour Buenos Aires, où le garçon passera son enfance et son adolescence entières, jusqu’en 1945. Selon Le Petit Journal de Buenos Aires, ce sont dix-sept années décisives, souvent éclipsées par la suite de sa carrière.

Au lycée français de Buenos Aires, il n’est pas le premier de la classe : il est celui qui fait rire. D’après Le Petit Journal, cette posture de plaisantin cache surtout la timidité d’un garçon qui trouve dans l’humour un moyen d’exister au sein du groupe. Le futur père du Petit Nicolas observe déjà, sans le savoir, sa future cour de récréation.

Il dessine très tôt, dévore les aventures de Patoruzú, un Indien patagon héros des historietas argentines, et recopie scrupuleusement un album des Pieds Nickelés rapporté de Paris. L’été, il monte à cheval avec les gauchos en Uruguay ; au cinéma, son idole s’appelle Stan Laurel. Un cow-boy, un Indien, un duo comique : tout est déjà là.

À 17 ans, le sol se dérobe

La France, pour lui, est alors un pays de vacances, presque une légende. Il le résumera d’une formule savoureuse : « Nanterre, les Deux-Sèvres, c’était Tombouctou ». Mais en 1939, ce pays fabuleux plonge dans la guerre, et l’insouciance de Buenos Aires va voler en éclats, même à des milliers de kilomètres.

Une partie de la famille est restée en France, et des lettres arrivent en Argentine pour raconter les brimades et l’étoile jaune. Trois oncles maternels de René, arrêtés sur dénonciation pour avoir imprimé des tracts antiallemands, meurent dans les camps de Pithiviers et d’Auschwitz. La famille ne l’apprendra qu’à la Libération, et le futur scénariste en restera durablement traumatisé.

Puis vient le coup le plus intime. Le 26 décembre 1943, peu après que René a décroché son bac à 17 ans, son père meurt d’une hémorragie cérébrale. Du jour au lendemain, la famille bascule dans la pauvreté et le lycéen rigolo doit gagner sa vie.

Selon Le Petit Journal, il travaille d’abord dans une entreprise liée à la réparation de pneumatiques, un emploi administratif qui ne le passionne pas. Il file ensuite dans une agence de publicité, enfin plus près du dessin, et publie ses premiers textes et dessins dans des bulletins du collège français. Le rire devient un métier possible.

Avant d’arriver à cette fatale épreuve d’effort de 1977, il faut comprendre ça : comment un gamin de Buenos Aires, ruiné à 17 ans, a fini par imposer un métier qui n’existait pas. Parce que la route va être longue. Et franchement humiliante, par moments.

New York, ou l’art de se faire claquer les portes au nez

En 1945, René et sa mère quittent l’Argentine pour New York. Suit un détour par l’armée française : en 1946, il sert à Aubagne, dans le 141e bataillon d’infanterie alpine, où il devient l’illustrateur officiel du régiment. Le général de Lattre, amusé par ses dessins, l’aurait nommé sergent.

C’est du moins ce que Goscinny racontera, avec une chute imparable : « C’est ainsi que je suis devenu une brute galonnée ! » Sitôt libéré, il repart pour New York avec un rêve immense. Le plus grand nom du dessin animé mondial l’attend. Enfin, presque.

« J’étais parti en 1947 aux États-Unis pour travailler avec Walt Disney, mais Walt Disney n’en savait rien », s’amusera-t-il plus tard. Sur le moment, ça ne fait rire personne. Il frappe chez les éditeurs, les agences et les studios avec des caricatures de Hitler, Gable ou Cagney, et partout c’est non.

S’ouvre alors la période la plus sombre de sa vie : un an et demi sans emploi, déprimé, à vivre aux crochets de sa mère. L’homme qui fera rire la planète entière ne trouve pas un seul client. Le contraste donne le vertige quand on connaît la suite.

Ces années-là, il ne les a jamais enjolivées. À Paris Match, il tirait de ses débuts une formule digne de ses albums : « Avant d’en arriver là, avant de goûter à la « potion magique » du succès, j’ai mangé de la vache enragée. » La potion magique, déjà, avant même qu’Astérix existe.

Dans le même entretien, il racontait une leçon de ses débuts dans la publicité. Stagiaire dans une « usine à publicité », il fignole une étiquette d’huile d’olive avec de superbes olives, au grand dam du client qui voulait une femme nue. Sa conclusion : « Ca m’a rudement servi quand je suis devenu un créateur de bandes dessinées ».

Fin 1948, la chance tourne enfin, dans une agence de pub où il croise Harvey Kurtzman, futur fondateur du magazine Mad. En 1949 sort son premier livre, Playtime Stories, un livre animé pour enfants de douze pages. Et sur un bateau, un exportateur de fromages lui glisse un nom qui va tout changer : Jijé.

Des planches perdues à Juan-les-Pins, une rencontre aux Champs-Élysées

René Goscinny : ce que sa mort, un samedi matin de 1977, a changé bien au-delà d'Astérix

Jijé, auteur belge de BD installé dans le Connecticut, devient son mentor, et c’est chez lui que René rencontre Morris, le créateur de Lucky Luke. Les deux hommes deviennent vite amis. Jijé remarque que le dessin de René n’a rien d’exceptionnel, mais que son sens du gag et des mots est une denrée rare en Europe.

René tente alors une BD en solo, Dick Dicks, l’histoire d’un détective new-yorkais refusée par tous les journaux de New York. Il l’envoie à Jijé pour qu’il la présente à Charles Dupuis, mais les planches arrivent à Juan-les-Pins alors que Jijé est en Belgique, et en mauvais état. Goscinny restera fâché un an contre son mentor.

C’est pourtant ce raté qui le ramène en Europe. À Bruxelles, Jean-Michel Charlier feuillette Dick Dicks, s’enthousiasme pour le scénario et le fait engager à la World Press. Durant l’hiver 1951, l’agence ouvre un bureau sur les Champs-Élysées, et Goscinny y est envoyé.

Un jeune dessinateur y travaille déjà. Albert Uderzo est né en 1927 à Fismes, dans la Marne, de parents immigrés italiens, avec douze doigts aussitôt opérés. Détail incroyable pour un futur maître de la couleur : il a découvert, en s’essayant à la peinture, qu’il était daltonien.

Pendant la guerre, il a passé deux ans en Bretagne, près de Saint-Brieuc, où son frère s’était réfugié pour échapper au STO. C’est alors le seul paysage français qu’il connaît bien. Voilà pourquoi, des années plus tard, un certain village gaulois sera installé en Armorique.

Le site officiel d’Astérix raconte la rencontre. Un matin de 1951, on annonce à Uderzo l’arrivée d’un nouveau collègue nommé « Gossini », et le fils d’immigrés italiens s’imagine déjà un compatriote. Raté : le nouveau est français, arrive des États-Unis, et son nom s’écrit avec un y.

Ils parlent Walt Disney, Laurel et Hardy, bande dessinée, pendant des heures. « Ça a été une sorte de coup de foudre mutuel », confiera Goscinny, cité par Paris Match, « Nous avons décidé de travailler ensemble ». Aucun des deux ne se doute que cette poignée de main pèsera un jour des centaines de millions d’albums.

Courrier du cœur, licenciement et liste noire

Parmi leurs premiers travaux communs, il y a de quoi sourire. Pour l’hebdomadaire belge Bonnes Soirées, ils tiennent une rubrique de savoir-vivre sous un pseudonyme féminin, Liliane d’Orsay. Des femmes chics écrivent pour féliciter ce modèle de bonnes manières, jusqu’au jour où Goscinny répond à l’une d’elles plus ou moins grossièrement, selon les versions. Il est renvoyé.

Les deux amis imaginent aussi un personnage qui leur tient à cœur : Oumpah-Pah, un Peau-Rouge qui quitte sa réserve pour se mêler à la vie moderne américaine. Harvey Kurtzman en traduit même les dialogues, mais les éditeurs américains n’en veulent pas, et Spirou non plus. Le duo encaisse refus sur refus.

En 1952, la World Press envoie Goscinny à New York pour lancer TV Family, un magazine que Dupuis veut implanter aux États-Unis. Quatorze numéros et 120 000 dollars de pertes plus tard, Dupuis arrête les frais. Selon Uderzo, toutes les propositions du tandem chez cet éditeur seront refusées.

Le pire reste à venir. En 1956, avec Charlier et Uderzo, Goscinny veut monter une sorte de syndicat des dessinateurs. Le 10 janvier, dans un café bruxellois, les auteurs signent une charte contre un système où l’agence possède tout ce qu’ils créent. Le soir même, deux dessinateurs dénoncent les trois hommes à leurs éditeurs.

Goscinny est licencié. Charlier et Uderzo démissionnent par solidarité et rejoignent leur ami sur la liste noire des éditeurs. Pour survivre, ils fondent l’agence ÉdiFrance et prennent n’importe quel travail. Uderzo le dira sans détour : « On m’aurait demandé d’illustrer le Bottin que je l’aurais fait… »

La scène la plus absurde de cette période ? Charlier décroche l’organisation de séjours en France de dignitaires africains, et Goscinny, Sempé et Uderzo sont chargés d’accueillir les invités à leur descente d’avion pour poser avec eux sur les photos. Les futurs géants de la BD française en comité d’accueil.

Ce combat de 1956 dit déjà tout de l’homme : Goscinny se bat pour que les auteurs possèdent leur travail. Ce même combat, vingt ans plus tard, le jettera dans une guerre ouverte avec son propre éditeur. Une guerre qui sera encore en cours quand son cœur lâchera.

Un cow-boy, un écolier et un vizir : la machine se lance

Pendant ces années de galère, l’ami Morris lui confie le scénario de Lucky Luke. Des rails sur la prairie, première aventure signée Goscinny, paraît dans Spirou en 1955. Avec lui arrivent les Dalton, Rantanplan, et un Jolly Jumper qui se met à parler.

Le détail qui fâche : son nom n’apparaît sur les albums qu’à partir de la dix-neuvième aventure, les précédents étant signés « Texte et illustrations de Morris ». Il faudra attendre 1996 pour que Dupuis rétablisse la vérité. À l’époque, le scénariste de BD est littéralement invisible.

En 1958, le quotidien Sud Ouest demande à Sempé « un truc pour Noël avec du texte ». Le dessinateur pense immédiatement à Goscinny, et naît Le Noël du Petit Nicolas. Selon Sempé, son complice lui a dit à plusieurs reprises que c’était ce qu’il préférait de toute son œuvre.

La même année, le Journal de Tintin accueille enfin Oumpah-Pah, transporté à l’époque de la colonisation de l’Amérique et flanqué d’un gentilhomme français poudré. Cinq épisodes paraissent jusqu’en 1962. Le dessin d’Uderzo s’arrondit, les gags se multiplient : sans le savoir, le duo s’entraîne pour autre chose.

En 1962, pour le mensuel Record, Goscinny crée avec Jean Tabary un vizir obsédé par une seule idée : devenir calife à la place du calife. Tabary a résumé ce que ce personnage représentait pour lui : « Il casait dans Iznogoud tous les calembours épouvantables qu’il ne pouvait pas mettre dans Lucky Luke parce que Morris les détestait. »

Un cow-boy, un écolier, un vizir : trois univers, trois dessinateurs, un seul cerveau qui tourne à plein régime. Il dira lui-même de cette période : « De cette époque, je garde surtout le souvenir d’un travail gigantesque ». Et le plus gros reste à venir.

29 octobre 1959 : la naissance d’un petit Gaulois têtu

Goscinny a déjà fait une répétition générale : avec Charlier, il a dirigé Pistolin, un journal publicitaire financé par le chocolat Pupier, qu’il considérait comme le précurseur de Pilote. En 1959, Radio Luxembourg veut un magazine pour les jeunes, et l’équipe d’ÉdiFrance fonce.

Selon le site officiel d’Astérix, le numéro un de Pilote paraît le 29 octobre 1959, et ses 300 000 exemplaires sont vendus dès le premier jour. En page 20, une première planche présente un petit guerrier moustachu. Personne ne mesure encore ce qui vient de naître.

L’idée de départ était pourtant tout autre : adapter le Roman de Renart, mais un dessinateur venait de s’y attaquer. Les deux amis passent en revue l’histoire de France et s’arrêtent sur les Gaulois, et Goscinny cherche des noms en « ix ». « Astérix est né dans la joie », dira-t-il.

Astérix, Obélix : vous vous souvenez de l’imprimerie du grand-père ? L’astérisque et l’obèle. L’origine des noms pourrait bien se trouver dans cet atelier typographique, même si l’obélisque égyptien reste une autre piste. Le petit-fils de l’imprimeur de la rue Lagrange aurait glissé son histoire familiale dans le nom du héros le plus célèbre de France.

Uderzo dessine d’abord un colosse, et Goscinny veut l’inverse. « Je lui ai donc raccourci les jambes et arrondi le nez », racontait le dessinateur, avant d’ajouter : « Mais je suis têtu ». Il glisse dès la première aventure un autre Gaulois, grand et baraqué. C’est ainsi qu’Obélix est né, presque en contrebande.

Et quand Astérix explose et que Pilote devient le laboratoire de toute une génération, le conflit qui coûtera si cher à Goscinny se prépare déjà dans l’ombre. Il mettra presque vingt ans à éclater. Jusqu’à ce samedi de novembre.

Un satellite, un général et 83 produits : la folie Astérix

Les chiffres donnent le tournis. Le premier album sort en octobre 1961, tiré à 6 000 exemplaires ; Astérix et Cléopâtre franchit le cap des 100 000 en 1965. En 1967, Astérix et les Normands est tiré à 1 200 000 exemplaires : en six ans, le premier tirage a été multiplié par deux cents.

Le 26 novembre 1965, une fusée Diamant-A met sur orbite le premier satellite français, que le CNES baptise Astérix en l’honneur du petit Gaulois. Le 19 septembre 1966, L’Express lui consacre sa une et parle de la « nouvelle coqueluche des Français ». Même le New York Times s’y est penché.

Le pouvoir aussi est contaminé. Au cours d’un dîner, le ministre François Missoffe raconte aux deux auteurs que le général de Gaulle, en plein Conseil des ministres, a affublé chaque participant du nom d’un personnage d’Astérix. On aimerait savoir qui a hérité d’Assurancetourix, mais l’anecdote ne le dit pas.

Les marques se ruent sur le Gaulois. À la mi-1968, il sert à la promotion de quatre-vingt-trois produits, pour un investissement publicitaire global de cinquante millions de francs. L’ancien stagiaire aux olives est devenu l’auteur que toute la publicité française s’arrache.

Pour Goscinny, la victoire est aussi symbolique : il fait inscrire le nom du scénariste sur les planches, puis sur les couvertures et dans les contrats. Il en rit : « On me regardait bizarrement et on me disait : Mais quel est votre VRAI métier ? C’est impossible que vous vous occupiez de mettre des lettres dans des ballons ! »

Dans Paris Match, il allait plus loin : « Ce métier de scénariste de bandes dessinées, je peux dire que je l’ai inventé ». Il rappelait aussi l’image désastreuse du genre, quand on lisait qu’un malfrat avait assassiné une rentière « parce qu’il lisait des bandes dessinées ». Une autre de ses phrases sur le métier est aujourd’hui gravée devant la gare d’Angoulême.

Le patron que toute une génération doit remercier

En septembre 1963, Goscinny et Charlier deviennent co-rédacteurs en chef de Pilote, et leur premier geste est de revaloriser les auteurs. Jean Tabary s’en souvenait : « À Pilote, on était très bien payés. Goscinny et Charlier avaient pratiquement doublé les prix ». Pour des dessinateurs habitués à la précarité, c’est une révolution.

Le magazine devient un laboratoire. Cabu, Gotlib, Fred, Bretécher, Mandryka, Giraud, Bilal : la liste des talents révélés par Pilote ressemble à un panthéon. Le journaliste Pierre Lebedel a compté 138 dessinateurs et scénaristes passés par le journal entre 1970 et 1973, dont plus de la moitié sont devenus des vedettes.

Georges Dargaud, qui a racheté Pilote en 1960, laisse les mains libres à Goscinny tant qu’Astérix vend deux millions d’exemplaires par an. Le documentariste Guillaume Podrovnik l’a résumé : « C’est clairement Astérix qui a financé toute une génération qui n’aurait pas éclos sans cela ». Retenez bien ce mot, génération.

André Franquin, le père de Gaston Lagaffe, a salué en 1981 cette audace : Goscinny « voulait faire en rentrant en France une BD pour tous ». Mais c’est précisément cette génération choyée qui va, quelques années plus tard, lui faire le plus de mal. Le coup viendra d’où il ne l’attendait pas.

Côté cœur, la vie lui sourit enfin. Passionné de croisières, il rencontre lors de l’une d’elles, en 1965, Gilberte Polaro-Millo, une jeune Niçoise de 24 ans. Ils se marient le 26 avril 1967 à Paris, et le couple s’installe dans un appartement avec terrasse, rue de Boulainvilliers.

Il l’avouait sans fard dans Paris Match : « Je suis heureux, et j’ai l’impudeur de le reconnaître ». Mais il ajoutait aussitôt une phrase prémonitoire : « Le succès, hélas, a sa rançon : c’est la hargne des autres… » Il ne croyait pas si bien dire.

Mai 68 : deux jours après la naissance de sa fille, le tribunal

Le 19 mai 1968, Anne Goscinny vient au monde. Deux jours plus tard, le 21 mai, en pleine révolte, Pilote est à l’arrêt à cause des grèves et les auteurs s’inquiètent. Une réunion est organisée pour faire le point, et le jeune papa, directeur du journal, y est convié.

Il se retrouve seul face à ce que les récits décrivent comme « une sorte de tribunal improvisé », face à des dessinateurs qu’il a lui-même lancés et à des syndicalistes. Certains des plus jeunes le traitent de « suppôt du patronat ». Selon la Cité internationale de la BD, Mandryka y représentait le Syndicat des dessinateurs de presse.

Mandryka lui-même, regrettant ces événements, écrira plus tard y avoir vu « de la haine en action ». Goscinny sort de là écœuré, au point de songer à abandonner la bande dessinée. Uderzo, lui, est rangé du côté des patrons et choisit de « s’enfermer dans sa tour d’ivoire ».

En juillet 1968, Goscinny lâche la co-rédaction en chef tout en restant directeur, et ouvre le journal à l’actualité comme on le lui demandait. Giraud et la plupart des auteurs s’excusent, mais le mal est fait. « Il s’est incontestablement institué une drôle d’ambiance », confiera-t-il. Cet épisode lui aurait inspiré La Zizanie.

Pour sa fille, cette blessure n’a rien d’un simple conflit social. Anne Goscinny l’a dit dans GEO Histoire, cité par Unidivers, avec des mots d’une force rare : « Mai 68 l’a terriblement blessé, et j’oserais même aller plus loin : je pense qu’il en est mort neuf ans plus tard ».

Désertions, insultes et coups de poignard

La suite n’arrange rien. En septembre 1971, Noël-Jean Bergeroux signe dans Le Monde un article intitulé « M. Pompidou épaule Astérix », qui accuse Pilote de récupération commerciale. Goscinny le prend comme une attaque personnelle et qualifie son auteur d’« intellectuellement, certainement un malhonnête homme ».

Dans Charlie Hebdo, François Cavanna enfonce le clou : « Pilote est mauvais parce que ceux qui le font sont mauvais ». Il somme ensuite Cabu et Reiser, arrivés à Pilote après l’interdiction de Hara-Kiri, de travailler en exclusivité pour lui. Les deux hommes quittent le journal en 1972.

Peu après, autre coup : Mandryka, à qui Goscinny avait refusé une histoire, fonde avec Gotlib et Claire Bretécher L’Écho des savanes. Gotlib, l’homme des Dingodossiers, dont Goscinny avait lui-même signé les premiers scénarios. Goscinny vit très mal ce qu’il considère comme des désertions.

Même la radio lui joue un tour. Fin 1969, Europe 1 lui confie le dimanche midi, créneau occupé avant lui par Francis Blanche, et il lance avec Fred, Gébé et Gotlib Le Feu de camp du dimanche matin. L’audience ne suit pas, et Lucien Morisse arrête brutalement l’émission après treize semaines.

En 1974, il quitte la direction de Pilote. L’homme qui a ouvert les portes à toute une génération s’éloigne du journal qu’il a porté. Mais depuis quelques années déjà, il court après un autre rêve d’enfant de Buenos Aires : le cinéma.

Le rêve Disney, enfin à portée de main

Walt Disney l’obsède toujours. Le premier dessin animé Astérix le Gaulois, produit par les studios belges Belvision à l’insu des auteurs, attire 2,4 millions de spectateurs, mais Goscinny et Uderzo en sont peu satisfaits. Ils font même détruire le négatif d’une autre adaptation, La Serpe d’or.

Alors Goscinny prend les commandes. En 1971 sort Daisy Town, un Lucky Luke dont il signe le scénario original et la réalisation, avec 2,7 millions d’entrées. La même année, avec Pierre Tchernia, il cosigne Le Viager, porté par Michel Serrault et Michel Galabru : près de 2,2 millions d’entrées.

Tout ne réussit pas. Les Gaspards, en 1974, malgré Philippe Noiret, Serrault, Galabru et Gérard Depardieu, déroute la critique et le public. Quant au projet d’adapter Iznogoud avec Louis de Funès, l’agent de l’acteur le refuse : le vizir ne deviendra pas calife au cinéma non plus.

En 1974, Goscinny et Uderzo créent avec Georges Dargaud les Studios Idéfix, à Paris, pour tout contrôler. Les 12 travaux d’Astérix sortent en 1976 et réunissent 2,2 millions de spectateurs. Selon Philippe Lombard, les studios étaient surdimensionnés : certains salariés étaient payés « huit ou dix mois à ne rien faire » entre deux films.

Il touche à tout. En 1976, il écrit le livret d’un opéra bouffe, Trafalgar, mis en musique par son ami Gérard Calvi et diffusé sur TF1 pendant les fêtes. Il imagine aussi les Minichroniques, où il épingle les travers du Français moyen, avec Pierre Desproges dans la distribution.

Le scénariste est alors au sommet. Interrogé en 1972 par Jacques Chancel dans Radioscopie sur une possible séparation avec Uderzo, il répondait : « Concevoir de faire ce travail sans Uderzo, c’est inconcevable. » Cinq ans plus tard, c’est pourtant Uderzo qui devra affronter l’inconcevable.

1977, l’année où tout se fissure

René Goscinny : ce que sa mort, un samedi matin de 1977, a changé bien au-delà d'Astérix

Le front qui va empoisonner sa dernière année s’ouvre chez son propre éditeur. Son frère aîné Claude, qui travaille chez Dargaud, l’alerte sur des procédés anormaux lésant les intérêts des auteurs. Les rapports avec Georges Dargaud n’ont jamais été simples : Uderzo estimait que, dès le début, l’éditeur les « roulait dans la farine ».

L’étincelle vient de Lucky Luke. Goscinny refuse un nouveau contrat proposé par Dargaud, mais livre quand même le scénario du Fil qui chante à Morris. Quelques semaines plus tard, il découvre que Morris a signé seul et que l’album est imprimé. Il est meurtri par la trahison de son ami, et fou de rage contre l’éditeur.

Le 29 mars 1977, il dénonce son contrat avec Dargaud, engage un référé et fait placer des scellés sur les albums. Il demande même à Uderzo d’arrêter de dessiner l’épisode en cours, Astérix chez les Belges. L’homme qui signait une charte dans un café bruxellois en 1956 mène sa dernière guerre.

Et son corps commence à envoyer des signaux. En octobre 1977, il s’effondre à l’aéroport de Roissy en portant les valises de son frère : on lui diagnostique un infarctus du myocarde. Traitement, régime sévère, arrêt du tabac : l’alerte est sérieuse.

Quelques semaines plus tard, un rendez-vous est fixé chez son cardiologue pour une épreuve d’effort, un examen censé faire le point après l’alerte. Mais avant ce rendez-vous, il y a une dernière journée de travail. Et elle a été enregistrée.

Les dernières heures d’un homme qui ne s’arrêtait jamais

Le 4 novembre 1977, Goscinny est aux Studios Idéfix pour une séance de travail sur le prochain film, La Ballade des Dalton. Il examine des épreuves et des dessins, et donne son avis sur des détails comme le menton d’Averell Dalton ou la selle de Jolly Jumper. Jusqu’au bout, le perfectionniste vérifie tout.

La séance est enregistrée pour les besoins des retouches, et personne ne sait encore que c’est le dernier témoignage enregistré de sa vie. Le public n’a pu l’écouter en intégralité qu’à la Cinémathèque française, lors de l’exposition « Goscinny et le cinéma », en 2017-2018. Quarante ans après.

Uderzo l’a raconté à François Busnel en 2011 : Goscinny « travaillait le dimanche, les jours de fête, il ne prenait jamais de vacances ». Pour lui, ce n’était pas un métier, mais « un plaisir énorme ». Le lendemain de cette séance, un samedi, il doit passer son examen.

Le dessinateur décrivait aussi un lien presque familial. « On était vraiment des frères », disait-il à Busnel, expliquant que son aîné d’un an « avait tendance à m’indiquer exactement ce qu’il fallait faire ». Un grand frère infatigable, donc, qui ne levait jamais le pied.

Sa fille a 9 ans. Dans Le Bruit des clefs, elle a raconté le départ de son père, ce matin-là. Terrafemina résume la scène : comme tous les jours, il lui lance « À tout à l’heure mon petit chat » avant de franchir la porte. Il ne reviendra jamais.

Le samedi 5 novembre 1977

Le 5 novembre 1977, René Goscinny se rend chez son cardiologue pour une épreuve d’effort sur un vélo d’appartement, un « banal test d’effort », écrira Paris Match. Au cours de l’effort, il est victime d’une nouvelle crise cardiaque. Transporté à la clinique de la rue de Chazelles, dans le 17e arrondissement de Paris, il meurt à 51 ans.

C’est Albert Uderzo qui a raconté l’envers glaçant de ce matin-là. Selon lui, le cardiologue avait adressé Goscinny à cette clinique pour passer l’épreuve un samedi matin, en présence d’un seul manipulateur. Sur place, il n’y avait ni médecin ni service de réanimation.

Et c’est là que l’histoire prend un tour que presque personne ne connaît. La disparition de Goscinny n’est pas restée un simple drame privé, ni même un deuil national. Elle est devenue un exemple, au sens le plus médical du terme.

Le décès de Goscinny a servi d’exemple : lors d’un congrès de cardiologie ultérieur, il fut décidé que, dorénavant, les épreuves d’effort se feraient en présence d’un cardiologue et d’un service de réanimation. Ce qui lui a manqué ce samedi-là est devenu la règle pour les autres.

Pensez-y la prochaine fois que vous, ou un proche, passerez une épreuve d’effort. Le cardiologue présent, la réanimation à portée de main : c’est aussi l’héritage de l’homme qui a inventé Astérix. Son dernier scénario n’a jamais été dessiné, il s’est inscrit dans la pratique de la médecine.

Un petit lapin qui pleure et un ami qui refuse d’abandonner

Pour Uderzo, le choc est terrible. Il dira plus tard être resté assis 24 ou 48 heures après avoir appris la nouvelle. Beaucoup de médias décrètent qu’Astérix est mort avec son scénariste, et le dessinateur Greg déclare à L’Express que celui qui reprendra la série « se cassera la gueule ».

Toute la profession encaisse le coup. Selon ActuaBD, en 1977, le Néerlandais Joost Swarte dessinait, au bas d’une case, un papier journal emporté par le vent portant ces mots : « Goscinny is dood », Goscinny est mort. C’est la première page de son album L’Art moderne.

Dargaud contraint Uderzo, par voie de justice, à remettre devant huissier les sept planches manquantes d’Astérix chez les Belges, sous peine de dix millions de francs de dommages et intérêts. Dans la dernière case, Uderzo glisse un petit lapin qui s’en va en pleurant. C’est un clin d’œil à « mon lapaing », le surnom que se donnaient René et Gilberte.

Piqué au vif par Greg, Uderzo reprend seul la série. Le Grand Fossé paraît en 1980 dans sa propre maison d’édition, dont il attribue vingt pour cent des parts à Gilberte Goscinny, et se vend à deux millions d’exemplaires. En 1998, la justice retire à Dargaud l’exploitation de tous les albums parus avant 1977 : le dernier combat de Goscinny est gagné.

Uderzo ne l’a jamais oublié. « Il est mort un 5 novembre à la Sainte Sylvie, le prénom de ma fille d’ailleurs », confiait-il à François Busnel, avant d’ajouter : « Je rêve de lui encore aujourd’hui. » Quand il bloquait sur un scénario, il se demandait toujours comment son ami s’en serait sorti.

Le 24 mars 2020, Albert Uderzo est mort à son tour, d’une crise cardiaque dans son sommeil, à 92 ans. Anne Goscinny a eu cette phrase, rapportée par le Times of Israël : « Pour entendre la voix de mon père, il faut que je tourne les pages d’un album d’Astérix. Je ferai pareil pour entendre le rire d’Albert. »

Cent ans après, le rire continue

En 2026, le centenaire figure au calendrier de France Mémoire. Les 13 et 14 mars, l’Institut de France a accueilli plus de 1 200 personnes pour une fête de la BD conclue par un hommage à Goscinny. À Buenos Aires, le musée juif lui consacre une exposition sur ses années argentines.

Les livres affluent aussi, du recueil de 231 entretiens donnés entre 1960 et 1977 au second tome du Roman des Goscinny de Catel. Et dimanche dernier, jusque dans la salle d’un ancien casino de la côte picarde, on saluait sa mémoire.

Dans quatre jours, cela fera 49 ans qu’il est parti, un samedi matin, sur un vélo d’appartement. Il a laissé Astérix, Lucky Luke, Iznogoud, le Petit Nicolas, et une règle qui veille sur des patients qui n’ont peut-être jamais lu une ligne de lui. Pas mal, pour un « paresseux contrarié ».

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