Ils touchaient leur salaire, ignoraient tout d’une fraude à 17 millions d’euros à l’Urssaf

Un bulletin de salaire dans la boîte aux lettres, tout semble normal. Pourtant, derrière ces fiches de paie, près de 2 000 salariés de l’Oise, du Var et des Bouches-du-Rhône n’ont jamais cotisé pour leur retraite ni pour le chômage. Une fraude d’une ampleur rare vient d’être révélée, orchestrée via de fausses sociétés d’intérim. Le montant du préjudice donne le vertige, et le mode opératoire est encore plus glaçant.
Une escroquerie bâtie sur 22 fausses agences d’intérim
Entre juillet 2024 et mars 2025, un système frauduleux d’une rare sophistication s’est déployé dans le nord de la France, avant de s’étendre plus au sud. Selon les informations du journal l’Union, relayées par le Capital, les enquêteurs ont recensé pas moins de 22 fausses sociétés d’intérim créées spécifiquement pour piéger des entreprises du BTP et de la restauration.
Le principe était redoutablement simple. Les escrocs démarchaient des employeurs en leur proposant de débaucher leurs salariés, tout en leur garantissant qu’ils continueraient à occuper leur poste habituel. Une fois « recrutés » dans ces sociétés fictives, les salariés recevaient bien un bulletin de paie chaque mois. Mais aucune cotisation n’était reversée à l’Urssaf. Pour les entreprises clientes, l’opération permettait d’échapper aux charges sociales. Pour les travailleurs, elle signait la fin silencieuse de leurs droits à la retraite, à la sécurité sociale et à l’assurance chômage. Une situation qui rappelle d’autres fraudes sociales découvertes par hasard, souvent lors d’un simple contrôle administratif.
17 millions d’euros envolés et un salarié qui a tout déclenché
Le préjudice total pour l’Urssaf s’élève à environ 17 millions d’euros. Un chiffre colossal, résultat de mois d’impayés accumulés sur des centaines de fausses fiches de paie distribuées à travers plusieurs départements.
C’est paradoxalement un salarié piégé qui a permis de mettre au jour ce système. La caisse d’allocations familiales de l’Oise lui a appris qu’il n’avait jamais été déclaré par son employeur, malgré les bulletins de salaire qu’il recevait chaque mois. Cette découverte a enclenché une enquête de la gendarmerie, qui a fini par identifier l’ampleur réelle de la fraude.
Le 27 janvier dernier, sept personnes ont été interpellées dans l’Oise, le Var et les Bouches-du-Rhône. Quatre d’entre elles ont été placées en détention provisoire. La Cour d’appel d’Amiens a ensuite décidé de maintenir trois complices présumés derrière les barreaux. Selon Clélie Gibaldo, substitute du procureur général près de la cour d’appel d’Amiens, « tous les ans, une nouvelle société a été créée afin d’échapper au contrôle de l’Urssaf ». Un renouvellement méthodique qui a permis à l’escroquerie de prospérer près d’un an sans être détectée.

500 entreprises complices présumées et un butin saisi impressionnant
Le Capital rapporte un chiffre qui interroge sur l’ampleur réelle du système : environ 500 entreprises de l’Oise auraient fait appel à l’une de ces fausses agences pour éviter de payer leurs cotisations sociales. Une échelle qui dépasse largement le cadre d’une simple escroquerie isolée.
Lors des perquisitions menées chez les complices présumés de Pascal A., désigné comme le cerveau de l’opération, les enquêteurs ont saisi une voiture de luxe, une carabine de tir sportif et près de 400 000 euros en liquide, selon TF1 Info. Un train de vie qui tranche avec la précarité des salariés floués, privés de leurs droits sociaux sans le savoir.
L’avocat du principal suspect, Maître Romain Ruiz, assure de son côté que les entreprises clientes n’ignoraient rien de la manœuvre. « Il n’a jamais caché le fait qu’il s’agissait d’une optimisation fiscale et qui, lorsqu’on sait lire soit entre les lignes, soit les lignes elles-mêmes, apparaît quand même manifestement illégale », a-t-il déclaré. Les mis en cause encourent désormais jusqu’à dix ans de prison et la confiscation intégrale de leur patrimoine.
Derrière chaque fiche de paie truquée se cachait une retraite amputée et une couverture sociale fantôme. L’enquête, elle, continue de dérouler ses ramifications entre trois départements. Combien d’autres salariés, ailleurs en France, reçoivent aujourd’hui un bulletin de salaire sans savoir qu’il ne vaut rien pour l’Urssaf ?