Fraude sociale : un simple rendez-vous à la CAF dévoile une escroquerie de près de 9 millions d’euros
Un rendez-vous banal, une mauvaise surprise, puis une enquête qui s’emballe. Dans la Somme, des salariés venus à la CAF pour faire valoir leurs droits découvrent qu’ils ne sont plus déclarés. Derrière ce trou noir administratif, les gendarmes vont remonter la piste d’un système bien rodé. De fausses sociétés d’intérim, des bulletins de paie crédibles… Et des cotisations sociales jamais versées.
Au total, la fraude sociale porterait sur plus de 8,9 millions d’euros de charges non acquittées. Pour près de 2 000 salariés concernés. Quatre personnes ont été mises en examen, après une série d’interpellations et de perquisitions. Selon la Gendarmerie nationale, l’affaire révèle une mécanique “industrialisée”, pensée pour séduire des petites entreprises. En manque de main-d’œuvre et pressées par la paperasse.
Un rendez-vous à la CAF, et tout commence par une absence… de déclaration
Le point de départ tient en une phrase que beaucoup redoutent : “Vous n’êtes pas déclaré.” C’est ce que comprennent des salariés au moment de démarches à la Caisse d’allocations familiales. En cherchant à actualiser leur situation ou à ouvrir des droits. Ils constatent qu’ils n’ont plus de protection sociale rattachée à leur activité.
Très vite, le signalement arrive jusqu’à l’Urssaf. L’organisme constate alors un fait massif. Aucune déclaration sociale n’a été réalisée pour près de 1 000 salariés rémunérés par une entreprise de travail temporaire basée à Amiens. Sur une période allant de juillet 2024 à mars 2025. Le préjudice, à ce stade, est estimé à 4,3 millions d’euros (hors majorations). Avant que l’enquête ne mette au jour une fraude plus large.
À partir d’avril 2025, l’Office central de lutte contre le travail illégal (OCLTI) est saisi. Son rôle est justement de s’attaquer à la fraude sociale liée au travail illégal, souvent imbriquée avec des montages d’entreprises-écrans. Des flux financiers opaques et des réseaux de complicité.
Le piège : une “solution” d’intérim qui décharge les patrons… et efface les droits des salariés
Le schéma décrit par les enquêteurs est cyniquement simple. Des fraudeurs démarchent des PME, notamment dans des secteurs en tension comme le BTP et la restauration, en promettant de reprendre les salariés et de “gérer l’administratif”. Pour une petite structure, l’offre peut sembler tentante : moins de formalités, une organisation lissée, et un interlocuteur unique.
Sur le papier, les salariés basculent alors chez une société de travail temporaire. La fausse agence facture aux entreprises les prestations réalisées, perçoit des montants bruts… mais ne verse pas les cotisations sociales correspondantes. Les salaires nets, eux, sont bien payés, ce qui entretient l’illusion que tout est en règle.
Le point le plus destructeur pour les victimes se joue ici : sans protection, pas (ou plus) de droits correctement ouverts. Retraite, indemnités, couverture en cas d’accident, protections liées au chômage… tout peut devenir flou, incomplet, ou bloqué au mauvais moment. Et c’est souvent en cas de coup dur que la vérité remonte, quand il faut prouver une situation “officielle”.
Des bulletins “propres”, mais faux : l’illusion qui tient des mois
Pour que le montage tienne, il faut un décor crédible. Selon les éléments relayés par plusieurs médias à partir du communiqué de la Gendarmerie nationale, les salariés recevaient des bulletins de salaire en apparence conformes. La ligne de cotisations existe, le format ressemble à une fiche classique, et la continuité des missions rassure.
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Ce type de fraude sociale exploite une réalité : peu de salariés vérifient régulièrement que les déclarations ont bien été transmises. Quand le salaire tombe, on suppose que le reste suit. D’autant plus si l’entreprise “pivote” vers une agence d’intérim, un modèle déjà courant dans certains secteurs.
Le résultat, lui, est implacable. Les organismes de recouvrement sont lésés, mais les salariés le sont aussi, parce que leurs droits sociaux reposent sur des données déclaratives. Et une fois la machine lancée, rattraper des mois de déclarations peut prendre du temps, même quand la fraude est établie.
Une enquête “tentaculaire” : Beauvais, le Var, des avoirs saisis et de l’immobilier à l’étranger
Au fil des investigations, les gendarmes identifient deux individus vivant à Beauvais, soupçonnés d’avoir orchestré une partie du dispositif. Des complices chargés de créer ou gérer des sociétés sont aussi repérés, notamment dans le Var, selon la Gendarmerie nationale.
L’argent, lui, ne reste pas sagement sur un compte. D’après le communiqué officiel, des sommes détournées auraient été investies dans l’immobilier à l’étranger, en particulier en Thaïlande et au Maroc. Cette dimension patrimoniale explique souvent l’ampleur des saisies dans ce type de dossier : véhicules, liquidités, biens immobiliers, tout ce qui peut être rattaché à des avoirs criminels.
Sur le plan judiciaire, une information est ouverte le 6 janvier 2026 sous l’autorité du tribunal judiciaire de Beauvais. Sept personnes sont interpellées le 27 janvier dans l’Oise, le Var et les Bouches-du-Rhône, et quatre individus sont mis en examen, avec au moins un placement en détention provisoire selon les éléments relayés par TF1Info.
La fraude totale estimée dépasse 8,9 millions d’euros de charges non acquittées, pour près de 2 000 salariés susceptibles d’avoir été “embarqué” dans ce système. À ce stade, c’est l’un des points qui frappe le plus : l’échelle. On ne parle pas d’un dossier isolé, mais d’une mécanique reproductible, capable d’avaler des centaines de contrats sans alerter tout de suite.
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Comment éviter de découvrir trop tard qu’on n’est “plus déclaré”
Personne n’a envie de vivre ce moment où l’on apprend que, malgré des fiches de paie, on n’existe pas dans les radars sociaux. Pourtant, une vérification simple peut éviter des mois d’angle mort. L’Urssaf rappelle qu’un salarié peut contrôler sa situation via le portail officiel “Mes droits sociaux”.
Concrètement, l’idée est de consulter régulièrement les données d’activité et de ressources connues de la sphère sociale et fiscale. Si une période travaillée n’apparaît pas, ou si un employeur “manque” alors que vous êtes en poste, c’est un signal à ne pas balayer. Mieux vaut poser la question tôt que de réparer tard.
Cette affaire rappelle aussi une évidence : une externalisation administrative n’est jamais neutre. Quand une entreprise vous annonce un changement d’employeur “sur le papier”, une bascule vers de l’intérim, ou un montage avec une société tiers, il faut demander des explications claires et garder les traces. Et si quelque chose paraît flou, un contrôle sur “Mes droits sociaux” peut servir de garde-fou.
Une fraude de plusieurs millions d’euros
Le plus marquant, dans cette fraude sociale, c’est la façon dont tout a été révélé : non pas par un audit géant, mais par des salariés qui cherchent simplement à faire valoir leurs droits à la CAF. Derrière, une enquête de l’OCLTI et des gendarmes met au jour un système construit pour paraître normal, jusqu’à ce que la réalité sociale rattrape le décor.
Pour les victimes potentielles, l’enjeu dépasse la somme de 8,9 millions d’euros. Il touche à la retraite, à la santé, à la protection du quotidien, bref à tout ce qui dépend de déclarations que l’on croit acquises. Et l’affaire le rappelle sans dramatiser : vérifier ses droits, une fois de temps en temps, peut éviter de tomber dans un trou administratif dont on ne sort pas en un claquement de doigts.
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