Julien, 34 ans : « Je vole ce qui me fait envie : de l’alimentaire, de l’alcool, des vêtements, et toujours dans les grosses enseignes »

Julien a 34 ans, une compagne, une brocante qui tourne bien. De l’extérieur, rien ne dépasse. Pourtant, depuis l’adolescence, il vole dans les magasins, parfois plusieurs fois par jour. Ce qui l’a poussé à commencer a disparu depuis longtemps, mais le geste, lui, est resté, et la raison qu’il donne aujourd’hui est loin de celle qu’on imagine.
Un gamin qui avait peur de manquer de nourriture
Tout démarre dans une enfance où l’argent manque. Sa mère, brocanteuse, peine à joindre les deux bouts et accumule les dettes. Julien grandit avec une certitude : tout peut disparaître, jusqu’au contenu du frigo.
Dans un témoignage confié à Thune Podcast, créé par les journalistes Laurence Vély et Anna Borrel, il se souvient : « J’ai commencé à voler tôt, je ne pouvais pas travailler, ma mère ne me donnait pas d’argent de poche et j’avais besoin de manger ».
À la faim s’ajoute une colère sourde. Celle de voir dépenser sans compter ceux qui n’ont jamais eu à faire leurs calculs. Un mélange explosif pour un adolescent.
Ce type de parcours n’est pas inédit : le vol « de nécessité » est souvent le point de départ d’habitudes qui survivent à la précarité. Les vigiles, eux, connaissent bien les gestes qui trahissent les voleurs, comme le raconte cet article sur ce que les vigiles repèrent toujours en rayon.
Mais la vraie bascule n’est pas là. Elle arrive bien plus tard, au moment où la vie de Julien change de visage.
La mort de sa mère, puis la réussite qui ne change rien
À 24 ans, Julien perd sa mère. C’est un tournant. Il reprend ses études, décroche un CAP cuisine, part à l’étranger, puis revient vers la brocante pendant la pandémie.
Avec sa compagne, il monte une entreprise qui trouve sa clientèle. En janvier 2024, le couple réalise 15 000 euros de chiffre d’affaires. La précarité de l’enfance semble loin derrière.
On pourrait croire que les vols s’arrêtent là. Il n’en est rien. Selon son témoignage, Julien continue de dérober des articles une à deux fois par jour, généralement pour quelques dizaines d’euros au maximum.
Il cible toujours le même type d’endroits. « Je vole ce qui me fait envie : de l’alimentaire, de l’alcool, des vêtements, et toujours dans les grosses enseignes », précise-t-il.
Le lien avec les grandes surfaces n’est pas anodin : les chaînes investissent de plus en plus pour se protéger, entre caméras et nouvelles technologies, comme le montre la question de l’IA qui pourrait remplacer les agents de sécurité.
Reste à comprendre ce qui motive vraiment un homme qui n’a plus aucun besoin. Sa réponse tient en une phrase, et elle dérange.

« C’est assez plaisant » : l’adrénaline a remplacé la faim
Avant la réponse, un détail : même goûter un raisin au supermarché peut avoir des conséquences, ce qui rend le cas de Julien d’autant plus frappant.
Voici donc ce qu’il dit : « Je pourrais m’acheter n’importe quoi, mais le fait de rentrer dans n’importe quel magasin est de se dire que l’on peut tout prendre sans rien payer, c’est assez plaisant ». Le montant compte moins que la sensation. La peur de manquer a cédé la place à l’adrénaline.
Julien décrit une pratique devenue presque ordinaire. « Pour ma part, je reste naturel, je n’ai pas le physique pour l’emploi, même si à vrai dire, il n’y en a pas, mais c’est vrai que ça m’aide », dit-il.
Et il y a l’argent. Selon ses calculs, ces vols lui feraient économiser entre 800 et 1 000 euros par mois. Une somme qui, mise bout à bout, finit par peser lourd.
« J’ai mis environ 70 000 euros de côté. Le vol m’a aidé à arriver là où j’en suis actuellement dans la vie. Je fais attention et je ne suis jamais à découvert », affirme-t-il. Ces chiffres sont ceux que Julien avance lui-même, rien n’est vérifié de façon indépendante.
Voilà le paradoxe : un homme à l’aise financièrement qui vole encore, pour le frisson autant que pour l’économie. Et son entourage dans tout ça ?
Une compagne entraînée et aucune envie d’arrêter
Ses proches connaissent cette habitude. Julien dit même y avoir entraîné sa compagne, avec qui il partage aussi la brocante. Le vol n’est donc pas un secret honteux, mais un fait assumé dans le couple.
Vingt ans après ses premiers larcins, il ne manifeste aucune intention de s’arrêter. Le manque qui avait tout déclenché a disparu. Le plaisir associé au geste, lui, est resté.
Rien de tout cela ne change la loi : voler reste un délit, quelles que soient les motivations. Le témoignage de Julien ne justifie rien, il montre simplement comment une habitude née de la nécessité peut se transformer en réflexe.
Du côté des enseignes, la réponse se durcit. Certaines misent sur la dissuasion, comme Lidl, qui installe des caméras sur ses parkings avec des amendes pouvant atteindre 825 euros.
Et les caisses elles-mêmes ne sont pas à l’abri des failles, comme l’illustre l’affaire de cette caissière qui a détourné 100 000 euros via des cartes cadeaux.
Reste une question que le témoignage laisse ouverte : jusqu’où peut aller une habitude quand plus rien ne la justifie ?
Julien n’a plus faim, mais il vole toujours : la peur de manquer a disparu, le frisson est resté. Pour comprendre comment les grandes enseignes se réorganisent en coulisses, ces 164 supermarchés qui changent de mains racontent une autre histoire. Et si vous pensiez que les rayons n’avaient plus de secrets, la vraie origine de la pièce dans le caddie pourrait vous surprendre.