Kidnappée par l’homme à tout faire de son mari, cette institutrice perd la vie 48 heures plus tard

Mai 2002, Connecticut. Leslie Buck, institutrice adorée de ses élèves, échappe à un kidnapping d’une rare violence. Le lendemain matin, elle est devant sa classe comme si de rien n’était.
Quarante-huit heures plus tard, elle perd la vie au pied d’un escalier, dans sa propre maison. L’affaire n’a toujours pas livré tous ses secrets.
Une institutrice adorée de ses élèves
Leslie est née dans le Maine vers 1944. Son père travaillait pour l’État, sa mère était secrétaire au Farmers’ Almanac.
Enfant introvertie et passionnée de lecture, elle développe très tôt un attachement profond aux enfants. Ce trait définira toute sa carrière.
Après des études à Boston College puis à Saint Joseph’s College dans le Maine, elle s’installe dans le Connecticut à la fin des années 1960. Elle enseigne à l’école Deans Mill de Stonington, généralement en CP-CE1.
D’anciens élèves et collègues se souviennent d’une femme attentive, capable de se rappeler le nom de chaque enfant des années après son départ. C’est justement par l’école qu’elle rencontre celui qui deviendra son mari.
Un mariage qui cache déjà des fissures

En 1975, lors du mariage d’une cousine de Charlie Buck, Leslie fait la connaissance de cet électricien natif de Stonington. Elle le repousse d’abord, avant de céder à ses fleurs et ses attentions.
Ils se marient en 1979 à l’église St. Mary’s. Elle a 33 ans, lui environ 32.
Vingt ans plus tard, à l’hiver 2001-2002, Charlie devient extrêmement proche de Carol Perez, barmaid au Draw Bridge Inne de Mystic. Son entreprise avait effectué des travaux électriques dans l’établissement — mais il continue d’y revenir bien après la fin du chantier.
« Il la dévorait des yeux », se souvient une ancienne employée, Jennifer Wolcin. « Mais elle en profitait tout autant. »
Les enquêteurs établiront plus tard que Charlie a versé environ 235 000 dollars à Carol Perez pour une maison, en plus d’une voiture, de factures et de vêtements. Au total, les procureurs évalueront ses dépenses pour elle à plus de 300 000 dollars.
Une collègue, Barbara Hatch, se souvient que Leslie parlait ouvertement de la situation peu avant le drame : « Charlie s’est trouvé une petite amie. » Elle aurait ensuite ajouté une phrase glaçante sur son héritage, refusant que cette femme touche le moindre centime de son argent.
Des proches confieront aussi aux enquêteurs que Leslie envisageait le divorce et une ordonnance de protection. Mais un autre homme allait bouleverser ses derniers jours, bien avant que ces tensions conjugales n’éclatent au grand jour.
Le soir où tout bascule
Le 2 mai au soir, Leslie assiste à une réunion à l’hôtel Hilton de Mystic. Elle quitte les lieux peu après 20h pour rentrer chez elle, au 77 Masons Island Road.
En entrant dans son garage vers 20h30, elle tombe sur Russell Kirby, 64 ans, homme à tout faire et ami de longue date de son mari. Il l’attend.
Selon son propre récit, Kirby l’attaque avec un pistolet paralysant, la frappe, la ligote et la force à monter dans sa propre Buick. Il la promène ensuite pendant deux heures en exigeant de l’argent.
Dans le véhicule, la police retrouvera plus tard un sac contenant une arme à feu, des cordes, des gants et des bouteilles de martini — un arsenal que les procureurs jugeront révélateur d’une préméditation. Kirby affirmera de son côté que ces objets avaient des explications innocentes.
Leslie saisit sa chance lorsque Kirby s’arrête pour vérifier un bruit suspect sur la voiture. Pendant qu’il inspecte le véhicule, elle utilise une clé de secours cachée dans son sac et prend la fuite au volant.
Elle rentre chez elle peu après 23h. Charlie, qui avait déjà signalé sa disparition, rappelle la police pour annoncer son retour — on l’entend hurler en fond, furieuse et terrifiée.
Transportée à l’hôpital de New London, elle présente des hématomes, des marques au cou et des blessures aux mains. Le personnel médical remarque le comportement étrangement peu émotif de Charlie — sauf lorsqu’il lance à une infirmière : « Prenez soin d’elle. Elle est toute ma vie. »
Elle retourne en classe le lendemain
Malgré la nuit passée à l’hôpital, Leslie se rend à l’école Deans Mill dès le 3 mai. « Elle voulait que les gens sachent qu’elle avait été enlevée, elle me montrait ses bleus », racontera Barbara Hatch.
Épuisée et couverte de bleus, elle tient malgré tout à finir sa journée avec ses élèves. Le lendemain après-midi, sa vie bascule définitivement.
Vers 17h38 le 4 mai, Charlie appelle les secours. Il affirme avoir retrouvé Leslie inanimée au bas de l’escalier de leur maison, avec une blessure au front et une marque au cou.
Les secours constatent son décès peu après 18h. Aucune trace d’effraction n’est visible, et l’hypothèse d’une chute accidentelle semble d’abord plausible.

Mais les blessures compliquent rapidement ce scénario : une lacération au front, une fracture à l’arrière du crâne, un hématome sous-dural. Certaines marques ne ressemblent pas à celles documentées après le kidnapping. Le médecin légiste ne parviendra jamais à trancher entre accident et homicide.
Le câble disparu qui hante l’enquête
Les soupçons se portent rapidement sur Charlie. Un ancien employé rapporte qu’il gardait chez lui un câble électrique surnommé « l’Équalizer », qu’il présentait en disant : « Si tu voulais blesser quelqu’un, tu le frappes à la tête avec ça. »
Ce câble n’a jamais été retrouvé après la mort de Leslie. Des experts médicaux estimeront que la blessure au front pouvait correspondre à ce type d’objet.
Le détective Cody Floyd s’interroge aussi sur un détail troublant du récit de Charlie au 911 : comment pouvait-il décrire précisément une coupure invisible sous les cheveux et le sang, à moins de l’avoir lui-même provoquée ?
Des témoins placent par ailleurs Charlie au Draw Bridge Inne, où travaillait Carol Perez, à des horaires qui contredisent sa version des faits. Selon des documents judiciaires, elle affirmera que Charlie lui avait proposé de fuir ensemble moins de cinq heures avant la découverte du corps de Leslie — des allégations qu’il contestera fermement.
Lors des funérailles, Charlie aurait tendu à un proche la carte de son avocat en plaisantant sur le coût des « affaires de meurtre ». Un détail glaçant, mais loin de suffire à bâtir une accusation solide, comme d’autres affaires de féminicides conjugaux l’ont montré par le passé.
Un procès sans arme ni aveu
Russell Kirby, lui, est condamné une première fois en 2004 pour l’enlèvement, avant que la Cour suprême du Connecticut n’annule le verdict en 2006. Un nouveau procès en 2010 aboutit à une seconde condamnation.
Des experts médicaux se contredisent frontalement sur la cause du décès de Leslie. Certains évoquent une strangulation, d’autres une myocardite non diagnostiquée ayant pu provoquer une perte de connaissance suivie d’une chute.
Le procureur Lawrence Tytla admettra lui-même son trouble face à ce désaccord entre experts de haut niveau. Sans arme du crime, sans témoin, sans aveu, l’accusation manque cruellement de preuves matérielles — un schéma qu’on retrouve dans d’autres affaires criminelles où l’intime conviction se heurte au manque de preuves.
Charlie est arrêté en janvier 2009, après près de sept ans d’enquête. Il passera vingt mois en détention avant sa libération sous caution.
Le 15 décembre 2010, un panel de trois juges l’acquitte faute de preuves suffisantes. « J’ai retrouvé ma vie », déclarera-t-il, se disant « vindiqué ». Le verdict ne détermine pourtant rien sur les circonstances réelles de la mort de Leslie.
Une fin qui n’en est pas une
La maison de Masons Island Road, théâtre du drame, est démolie en 2015. En 2016, Charlie apparaît dans une émission télévisée aux côtés de Carol Perez pour revenir sur l’affaire, affirmant qu’elle n’avait « jamais été sa maîtresse ».
Quelques mois plus tard, en octobre 2016, il chute du toit de la maison de son enfance. Il est transporté, par une ironie glaçante, dans le même hôpital où Leslie avait été soignée après son enlèvement. Il en décède peu après.
Russell Kirby restera incarcéré jusqu’en 2020, après environ dix-huit ans de détention. Aujourd’hui encore, personne ne sait exactement ce qui s’est passé le 4 mai 2002 au 77 Masons Island Road.