Professeure poignardée à Saint-Jean-de-Luz : l’élève de 16 ans face aux assises deux ans après
Le 22 février 2023, un lycéen de 16 ans verrouillait la porte de sa salle de classe au lycée Saint-Thomas-d’Aquin de Saint-Jean-de-Luz, un couteau à la main. Agnès Lassalle, sa professeure d’espagnol, mourait quelques secondes plus tard d’un unique coup de lame en plein cœur. Deux ans après ce drame qui avait bouleversé la France entière — et ces images inoubliables de son compagnon dansant seul autour de son cercueil — le procès s’ouvre mardi 21 avril devant les assises des mineurs des Pyrénées-Atlantiques. Mais une question divise les experts : l’accusé, aujourd’hui âgé de 19 ans, était-il seulement conscient de ce qu’il faisait ?
Un cours d’espagnol qui bascule en 30 secondes
Ce matin-là, il est 9h45 au collège-lycée privé catholique Saint-Thomas-d’Aquin. Le cours d’espagnol touche à sa fin. Rien ne laisse présager ce qui va suivre. Un élève de 16 ans se lève de sa chaise, marche vers la porte et la verrouille. Quand il se retourne, ses camarades découvrent un couteau à la lame de 18 centimètres.
L’adolescent s’approche d’Agnès Lassalle et la frappe d’un seul coup, décrit dans l’instruction comme « un coup sec ». La lame pénètre « dans sa totalité ou quasi-totalité » dans le cœur de l’enseignante. Ses élèves prennent la fuite dans la panique. C’est un professeur d’une salle voisine qui parvient à faire lâcher l’arme au lycéen. Ce drame a rappelé à beaucoup celui de Samuel Paty, assassiné trois ans plus tôt.
L’instruction a révélé que le geste était préparé. La veille, l’élève avait pris le couteau chez son père, l’avait enroulé dans du papier essuie-tout, puis glissé dans son sac à dos avant de partir au lycée le lendemain matin. Un acte méthodique, froid, qui contraste violemment avec le profil que les expertises psychiatriques dessinent de lui.
« Une petite voix qui l’incite à faire le mal »
Au cours des interrogatoires, l’adolescent a livré une explication qui a marqué les enquêteurs. Il a parlé d’une « petite voix qui lui parle », qu’il décrit comme un être « égoïste, manipulateur, égocentrique, qui l’incite à faire le mal ». C’est cette voix, dit-il, qui l’a poussé à agir ce matin du 22 février 2023.
Le garçon, originaire de Saint-Pée-sur-Nivelle au Pays basque, est décrit comme un adolescent « anxieux ». Il dit avoir été victime de harcèlement scolaire. Dans la classe d’Agnès Lassalle, composée en grande majorité d’élèves hispanophones, il était en difficulté. Après une tentative de suicide, il suivait un traitement antidépresseur depuis novembre 2022, soit trois mois avant les faits.

Ces éléments posent une question centrale, celle-là même qui va occuper les débats aux assises : dans quel état mental se trouvait-il au moment de porter ce coup fatal ? La réponse est loin d’être tranchée, car les experts eux-mêmes ne sont pas d’accord.
Deux expertises, deux conclusions opposées
C’est le nœud de ce procès. Une première expertise collégiale a estimé que le discernement de l’élève avait pu être « légèrement altéré » par son vécu de harcèlement, son état dépressif et son anxiété chronique. En langage judiciaire, cela signifie qu’il reste pénalement responsable, mais que sa peine pourrait être atténuée.
Un second rapport, remis en novembre 2024, tire une conclusion radicalement différente : le discernement de l’accusé aurait été « aboli » au moment des faits, en raison d’un « trouble psychique sévère ». Si cette version est retenue par la cour, l’adolescent serait considéré comme inaccessible à une sanction pénale. Autrement dit, il ne pourrait pas être condamné. D’autres affaires impliquant des violences entre élèves et enseignants ont aussi soulevé la question de la responsabilité des mineurs.
Entre altération légère et abolition totale, l’écart est immense. Me Thierry Sagardoytho, avocat de la défense, entend poser une question qui dépasse le seul cas de son client : « La prise en charge antérieure au drame était-elle suffisante ? Aurait-elle pu l’éviter ? » Une interrogation qui renvoie à la capacité du système de santé et de l’Éducation nationale à détecter les signaux d’alerte. Ces violences en milieu scolaire ne sont pas isolées : une professeure a été agressée dans des circonstances différentes, rappelant la vulnérabilité du corps enseignant.
Le compagnon d’Agnès Lassalle attend « une vérité judiciaire »
Stéphane Voirin n’a jamais oublié. Le compagnon d’Agnès Lassalle avait ému la France entière lors des obsèques de l’enseignante à Biarritz, en dansant seul autour de son cercueil avant d’être rejoint par les proches de la victime. Ces images, largement relayées, étaient devenues le symbole d’un deuil à la fois intime et collectif.
Deux ans plus tard, Stéphane Voirin attend du procès ce que la douleur seule ne peut offrir. Son avocat, Me Sébastien Binet, résume : « Aujourd’hui, il lui manque un mot ou une reconnaissance de l’accusé. Il pourrait assumer sa responsabilité, formuler des excuses et expliquer ce qui a provoqué l’acte. » Au-delà d’une peine, c’est un sens que la partie civile cherche dans ce procès.

L’accusé, qui avait 16 ans au moment des faits et en a 19 aujourd’hui, encourt jusqu’à 20 ans de réclusion criminelle. C’est la peine maximale prévue pour un mineur jugé aux assises. Le verdict sera rendu vendredi par la cour d’assises des mineurs des Pyrénées-Atlantiques.
Un procès qui dépasse le seul box des accusés
Au-delà du dossier judiciaire, ce procès repose la question de la sécurité des enseignants dans leurs salles de classe. Depuis la mort de Samuel Paty en 2020, puis celle d’Agnès Lassalle en 2023, le sentiment d’insécurité au sein du corps professoral n’a cessé de croître. Les agressions physiques contre des enseignants, si elles restent statistiquement rares, marquent profondément une profession déjà fragilisée par d’autres maux.
La défense tentera de démontrer que l’adolescent était en proie à un épisode psychotique au moment des faits, et que les défaillances dans son suivi médical ont contribué au drame. L’accusation, elle, s’appuiera sur la préméditation — le couteau pris la veille, enveloppé, transporté dans le sac — pour arguer que le geste était conscient et planifié. Le cas rappelle d’autres drames en milieu scolaire, comme cette agression d’une professeure qui avait aussi fait réagir.
Pendant quatre jours, les jurés des Pyrénées-Atlantiques devront trancher entre ces deux lectures. Un adolescent malade qui a basculé sans en avoir conscience, ou un élève qui a froidement organisé le meurtre de son enseignante. La réponse déterminera non seulement le sort de l’accusé, mais enverra aussi un signal sur la manière dont la justice appréhende la violence des mineurs souffrant de troubles psychiatriques. Agnès Lassalle, elle, reste dans les mémoires comme cette professeure passionnée, décrite par ses collègues comme « sérieuse » et « consciencieuse », dont la vie s’est arrêtée un mercredi matin dans sa propre salle de classe.
