Procès à Paris : un étudiant indien de 29 ans soupçonné d’avoir dirigé un réseau de prédateurs

Il était arrivé en France pour suivre des cours dans une école de commerce. Quatre ans plus tard, il se retrouve dans le box des accusés d’une cour d’assises. Rohan Rane, 29 ans, est soupçonné d’avoir dirigé un groupe en ligne qui s’en prenait à des adolescentes. Une décision de la présidente, tombée dès le premier jour, change la façon dont ce procès va se dérouler.
Un étudiant indien à Antibes, et un signalement venu des États-Unis
Tout commence en novembre 2020, bien loin des Alpes-Maritimes. Le National Center for Missing and Exploited Children, organisation américaine de protection de l’enfance, tombe sur des images d’une fillette de 12 ans. Un interlocuteur l’aurait incitée à graver un prénom sur son corps : « Rohan ».
Ce signalement lance l’enquête. Elle remonte jusqu’à Rohan Rane, un Indien venu étudier dans une école de commerce d’Antibes. Il est arrêté début 2021. Aujourd’hui, il comparaît devant la cour d’assises de Paris, depuis le lundi 5 octobre.
Les chefs d’accusation sont lourds : torture ou actes de barbarie sur mineurs, extorsion en bande organisée, diffusion de contenus pédopornographiques. L’enquête le décrit comme le chef de file du groupe et le « donneur d’ordre principal » des vidéos. Son avocate, Irina Kratz, contactée par l’AFP, n’a fait aucun commentaire.
Du côté des victimes, les chiffres donnent le vertige. Cinq Américaines, aujourd’hui âgées de 18 à 21 ans, sont parties civiles. Selon leur avocat, les pièges tendus aux plus jeunes sur Internet ont fait bien d’autres victimes, aux États-Unis, aux Pays-Bas et en Grande-Bretagne. Mais comment ce groupe s’y prenait-il vraiment ?
Sur Discord, un groupe nommé « Cult » et un piège qui se refermait
Le groupe s’appelait « CVLT », ou « Cult ». Rane en aurait été le fondateur. Ses membres, de jeunes hommes allemands, néo-zélandais ou américains, partageaient selon l’enquête un même fond idéologique : racisme, antisémitisme, esthétique nazie, haine des féministes et des personnes LGBT+.
Leurs cibles étaient des mineures vulnérables, fragiles psychologiquement, repérées sur Instagram ou sur des forums. Beaucoup avaient moins de 15 ans. Le piège se refermait dès qu’elles envoyaient des photos dénudées.
Ensuite venait la pression. Les membres menaçaient de diffuser les images à l’entourage ou à l’établissement scolaire, une pratique appelée « doxing ». Ils pouvaient aussi recourir au « swatting » : une fausse dénonciation destinée à déclencher une intervention policière au domicile de la jeune fille.
Sous cette emprise, les victimes, souvent juives ou noires, auraient été qualifiées d’« esclaves » et contraintes à des actes sexuels filmés. On leur imposait aussi de se scarifier avec le nom de leurs tourmenteurs ou des croix gammées. Les animateurs, surnommés « warlords », riaient et insultaient pendant les scènes.
Un de ces « warlords », un Américain de 26 ans, a été condamné aux États-Unis pour l’enlèvement et le viol d’une enfant de 12 ans. Rane n’est pas poursuivi pour complicité de ce crime. Mais les autorités américaines ont transmis une note qu’elles lui attribuent, et c’est elle qui glace.
On y lit que « CVLT » serait « un culte obscur et sadique » dont Rane serait « le leader et le fondateur ». Et cette phrase : « Mon but ultime est de créer une réserve inépuisable de personnes masochistes pour satisfaire mon sadisme. » Reste à savoir ce que l’accusé en dit lui-même.

Le huis clos, ordonné dès le premier jour
Avant de parler de la cour, un détail de procédure : ce n’est pas la seule affaire où le chantage en ligne sert d’arme contre des adolescentes. Ici, il a pris une dimension internationale.
Lundi, la cour a ordonné le huis clos. L’avocat des cinq parties civiles américaines, Hippolyte Marquetty, avait demandé des débats publics. La décision, prise après une requête des autorités américaines, a été maintenue malgré lui.
La raison tient en deux arguments, lus par la présidente. D’abord, le groupe criminel dont Rane est soupçonné d’avoir été le leader « a déjà cherché à intimider des victimes et des témoins » et a menacé des procureurs américains. Ensuite, des vidéos de tortures et d’humiliations de victimes, souvent âgées de moins de 15 ans, doivent être diffusées : une « publicité dangereuse pour les mœurs ».
Le procès doit durer jusqu’à vendredi. Reste la question de la peine. Rane encourait vingt ans de réclusion criminelle devant la cour criminelle. Mais en mars 2025, celle-ci a ordonné que l’affaire soit jugée aux assises.
Ce changement n’est pas anodin : lorsque des circonstances aggravantes sont retenues, l’extorsion en bande organisée est passible de la perpétuité. Il s’agit de ce que l’accusation pourrait requérir, pas d’un verdict. Rane est présumé innocent jusqu’à la décision de la cour.
Ce que les parties civiles attendent de ces cinq jours
Dans l’enquête, Rane a d’abord parlé d’un « jeu de rôle » consenti avant d’exprimer des regrets. Il a admis son admiration pour le nazisme et sa fascination pour les vidéos ultraviolentes. Un expert psychiatre décrit une personnalité « antisociale, narcissique et manipulatrice », et lui-même s’est dit « psychopathe ».
Selon la source, il aurait même poursuivi un temps son activité en ligne depuis sa cellule. Autant d’éléments que les débats devront examiner, à huis clos. Les attentes des victimes, elles, sont claires.
Leur avocat espère que ses clientes pourront « dire à leur agresseur ce qu’elles ont vécu » et tenter de se libérer de l’emprise. Elles veulent aussi que leur histoire serve. Elles souhaitent expliquer comment cela peut arriver, pour que d’autres jeunes, « pas forcément armés face aux dangers » des réseaux sociaux, s’en protègent. À l’image d’autres personnes menacées de voir des images intimes diffusées, elles ont fait le choix de parler.
Il faudra suivre l’issue de la semaine, et la peine éventuellement prononcée. Un procès de cette ampleur ne se juge pas sur une audience : c’est le même rythme des procès en appel que l’on observe ailleurs, avec des décisions qui se jouent sur la durée. Si vous ou un proche traversez une détresse, le 3114 répond jour et nuit.
Le huis clos priverait le public des débats, pas des conclusions. Une chose reste certaine : la parole des victimes, pas celle de leurs tourmenteurs, sera au centre de la semaine.
Et si vous croyez qu’un grand procès se résume à un verdict, cet homme devenu propriétaire du terrain de son voisin prouve que la justice réserve parfois des chutes inattendues.
Et si vous cherchez une autre énigme qui dure depuis des années, ce que les rares témoins autorisés à voir Michael Schumacher ont confié vaut le détour.