Une lettre de Napoléon codée résistait depuis plus de 200 ans : l’IA l’a déchiffrée en 6 heures

Pendant plus de deux siècles, une missive de guerre ordonnée par Napoléon est restée illisible, protégée par un code que personne n’avait su casser. Un ingénieur de 27 ans vient pourtant de la faire parler, aidé d’une intelligence artificielle. Mais cette lettre n’est que la partie visible d’un chantier bien plus vaste, qui touche des papyrus brûlés et des millions de pages oubliées.
Une lettre de 1809 restée muette pendant plus de deux siècles
Tout commence avec un document daté de 1809, adressé à l’un des généraux de Napoléon. Son contenu : les positions des troupes françaises et alliées. Un message sensible, donc volontairement rédigé en code pour qu’un ennemi qui l’intercepterait ne puisse rien en tirer.
Le texte, lui, n’avait rien de confidentiel pour les chercheurs : il avait été publié dans une archive universitaire en ligne. Il était accessible à tous, mais incompréhensible. Une énigme restée irrésolue pendant plus de deux cents ans.
Ce type de cryptage n’a rien d’exceptionnel. Des milliers de documents composés de triangles, de cercles ou de signes inventés dorment dans les archives européennes, notamment des correspondances diplomatiques ou militaires. Chacun est une porte fermée sur un pan d’histoire.
Dans l’histoire des messages secrets, on pense volontiers aux machines du XXe siècle. Pourtant, c’est un récit plus ancien, comme celui de ces grands procès où l’Histoire s’est jouée en direct, qui rappelle combien les documents d’archives peuvent changer notre regard sur le passé.
Reste à savoir qui a fini par casser celui-ci, et avec quel outil.
Un ingénieur de 27 ans, un modèle d’OpenAI et une nuit de calcul
Le héros de l’histoire s’appelle Carter Church. Cet ingénieur en intelligence artificielle de 27 ans n’est pas historien de formation. Il a simplement soumis la lettre à un modèle développé par OpenAI, le créateur de ChatGPT.
Sans outils numériques, explique-t-il, la tâche aurait pu prendre des semaines. L’IA, elle, y est parvenue en six heures seulement. Il l’a confié à l’AFP : « Ce que l’IA apporte surtout, c’est la persévérance. »
Le mot est important. Il ne s’agit pas d’un génie qui devine la clé, mais d’une machine qui essaie, recommence, compare, sans jamais se lasser. Un travail de fourmi que les humains n’ont pas le temps de mener sur chaque document.
Et cette patience change déjà la manière de travailler. Les mêmes méthodes, mêlées à des scanners, ont permis de lire des textes qu’aucun œil humain ne pouvait atteindre. Parmi eux, des rouleaux que l’on croyait perdus à jamais, comme on découvre parfois qu’une technologie peut en dire bien plus qu’on ne l’imagine sur ce qu’on lui confie.
Ces rouleaux, justement, viennent d’une ville ensevelie sous les cendres du Vésuve. Et l’un d’eux vient de livrer son premier texte complet.
Les papyrus d’Herculanum, carbonisés en l’an 79, sortent du silence
Les papyrus d’Herculanum ont été carbonisés par l’éruption du Vésuve en l’an 79. Trop fragiles, ils se détruiraient si on tentait de les dérouler. Pendant des siècles, ils sont donc restés condamnés au silence.
La solution tient en deux temps : les rouleaux sont scannés aux rayons X, puis l’IA analyse les images pour faire apparaître l’écriture. En juin, des chercheurs ont annoncé le premier dépliage virtuel complet d’un papyrus conservé à la Bibliothèque nationale de Naples.
Le texte révélé est un « traité stoïcien consacré à l’éthique », selon Federica Nicolardi, professeure associée de papyrologie à l’université de Naples, citée par l’AFP. Un texte antique lu sans qu’on ait ouvert le rouleau.
En France, l’Inria veut aller plus loin avec le projet Back in time. Historiens, cryptographes et spécialistes de l’IA y travaillent à un outil capable de transcrire et déchiffrer d’anciennes correspondances chiffrées, diplomatiques ou militaires.
« Il y a des siècles entiers pour lesquels on est complètement dans les nuées », explique Cécile Pierrot, cryptographe à l’Inria et responsable scientifique du projet. Les chercheurs veulent encore améliorer le modèle, et elle espère ainsi apporter « une connaissance, un éclairage bien plus large sur l’Histoire ».
Ce que l’IA change vraiment pour les historiens

Au-delà du code, c’est l’échelle qui bouleverse la discipline. Le projet Midrash, porté par l’EPHE-PSL à Paris, transcrit 10 millions de pages de manuscrits hébreux. « Il n’y a aucun être humain qui pourrait traiter une telle quantité », affirme Daniel Stokl Ben Ezra.
Les textes numérisés alimentent des bases de données géantes, que le chercheur compare à une sorte de « Facebook énorme du passé ». Les historiens peuvent y faire apparaître des liens entre personnes, lieux, textes ou idées dispersés. Des fragments de la Genizah du Caire, dispersés dans le monde, ont ainsi pu être rapprochés.
À Paris, le projet e-NDP a entraîné une IA pour transcrire 14 600 pages en latin de registres médiévaux du chapitre de Notre-Dame. Le taux de reconnaissance des caractères varie de 88 % à 94 % selon les volumes. Le travail a fait émerger des informations sur le quotidien de la cathédrale, ses travaux, son personnel et la prise en charge des enfants abandonnés.
Le faire à la main aurait demandé « plusieurs dizaines d’années », estime l’historienne Julie Claustre. Mais pour elle, « ce n’est pas juste un gain de temps » : l’automatisation « rend possible des enquêtes qui n’étaient pas possibles antérieurement ».
Cette révolution touche aussi des sujets plus sensibles, comme ces usages de l’IA qui interrogent dès qu’ils sortent des laboratoires. Les historiens, eux, y voient surtout un outil de plus.
Reste que les chercheurs veulent encore perfectionner leurs modèles, et des milliers de documents attendent toujours dans les archives européennes. Chaque message codé déchiffré peut combler un pan de ces siècles « dans les nuées ». La prochaine lettre secrète à tomber pourrait bien venir d’un tiroir que personne n’a rouvert depuis des générations.
Napoléon voulait que sa lettre reste secrète : il a fallu deux siècles et six heures de calcul pour qu’elle parle enfin. Et si vous voulez savoir ce que le passé réserve d’autre, ce jour où un tueur a défilé devant les caméras a de quoi vous retenir. Quant à ceux qui se demandent quelles mystérieuses prédictions circulent aujourd’hui, l’avertissement du « Nostradamus chinois » mérite le détour.