À Hong Kong, 33 000 personnes vivaient entassées sur la surface de trois terrains de football, sans un seul architecte : les avions frôlaient les toits, et il n’en reste plus qu’un parc
Pendant quarante ans, un bloc de 350 immeubles collés les uns aux autres a abrité une ville entière sur 2,6 hectares, en plein Hong Kong. Ni la Chine ni la Grande-Bretagne n’y faisaient la loi. Les habitants y ont construit leurs maisons, leurs usines, leurs écoles et leurs cabinets dentaires sans permis, sans plan et sans lumière du jour. Puis, un matin de 1993, les bulldozers sont arrivés.

Un trou dans la carte
Tout commence par un détail juridique. En 1898, la Chine cède à la Grande-Bretagne, pour 99 ans, les Nouveaux Territoires de Hong Kong. Mais le petit fort fortifié de Kowloon, un poste militaire d’où un mandarin administrait la région, est exclu du bail. Sur le papier, il reste chinois. Dans les faits, les Britanniques l’investissent dès l’année suivante, trouvent la garnison partie, puis s’en désintéressent. Pendant des décennies, personne n’y exerce vraiment l’autorité.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, l’occupant japonais démolit les remparts et récupère les pierres pour agrandir l’aéroport voisin de Kai Tak. À la fin de la guerre, des milliers de réfugiés venus de Chine s’installent dans l’ancienne enceinte. Les Britanniques tentent de les déloger en 1948, échouent, et renoncent. Le fort devient une zone grise de 213 mètres sur 122, où la police n’entre pas et où l’on construit comme on veut.
Dans les années 1950, ce sont des cabanes. Dans les années 1960, des immeubles. Faute de place au sol, la citadelle pousse en hauteur, étage après étage, chaque propriétaire ajoutant un niveau sur celui du voisin. Aucun architecte, aucun ingénieur, aucun permis.
Une ville où le soleil n’arrive pas au sol
Dans les années 1980, la citadelle de Kowloon est devenue un seul bloc compact de quelque 350 immeubles soudés, hauts de dix à quatorze étages. Le recensement de 1987 y compte 33 000 habitants sur 2,6 hectares, l’équivalent d’environ trois terrains de football. Les estimations les plus hautes parlent de 50 000 personnes. Cela donne une densité d’au moins 1,2 million d’habitants au kilomètre carré, un record absolu, plus de cent fois celle de Paris.
À l’intérieur, les ruelles font parfois moins d’un mètre de large. Les façades se touchent presque et les étages supérieurs se rejoignent au-dessus des passages, si bien que la lumière du jour n’atteint plus le sol. Les habitants circulent sous des ampoules allumées en permanence, dans un lacis de couloirs, d’escaliers et de passerelles qui relient les immeubles entre eux. L’eau coule de tuyaux posés le long des murs, l’électricité est tirée sur le réseau voisin, et les ordures s’accumulent sur les toits.
Et pourtant, la ville fonctionne. Les facteurs de Hong Kong y livrent le courrier en connaissant le labyrinthe par cœur. On y trouve des écoles, des temples, des restaurants, des ateliers de confection, des fabriques de nouilles et de boulettes de poisson. Surtout, des dizaines de dentistes et de médecins sans diplôme reconnu y reçoivent des clients venus de tout Hong Kong, attirés par des prix imbattables. Dans les années 1950 et 1960, les triades y tiennent les fumeries d’opium, les salles de jeu et les bordels, jusqu’aux grandes opérations de police des années 1970 qui finissent par les chasser.
Une question se pose alors. Dans une ville qui n’a aucune règle, pourquoi les immeubles se sont-ils tous arrêtés à quatorze étages ?
La seule règle de Kowloon venait du ciel

La réponse se trouve à quelques centaines de mètres. La citadelle est située juste sous la trajectoire d’approche de l’aéroport de Kai Tak, l’un des plus dangereux du monde, où les avions de ligne descendaient en virage serré entre les immeubles pour se poser. Les autorités ont donc imposé une limite de treize à quatorze étages à la citadelle, non pas pour ses habitants, mais pour ne pas mettre les avions en danger. C’est la seule norme de construction que la ville sans loi ait jamais respectée.
Cette contrainte a façonné un des lieux les plus étranges du XXe siècle. Les toits, reliés entre eux, formaient le seul espace à ciel ouvert de la citadelle. Les enfants y jouaient, les adultes y prenaient l’air, les familles y faisaient sécher le linge, pendant que les avions passaient au-dessus de leurs têtes à quelques dizaines de mètres, dans un vacarme qui revenait toutes les quelques minutes. Les photographes qui ont documenté la ville à la fin des années 1980 ont fixé ces images : des gamins sur un toit, un jumbo-jet qui semble les frôler.
Depuis les années 1960, les gouvernements chinois et britannique avaient tous deux renoncé à toucher à la citadelle, de peur de créer un incident diplomatique. La déclaration commune de 1984 sur la rétrocession de Hong Kong change la donne. Le 14 janvier 1987, Londres et Pékin annoncent ensemble la démolition. Les habitants sont indemnisés pour un total de 2,7 milliards de dollars de Hong Kong, soit environ 350 millions de dollars américains. Beaucoup estiment que ce n’est pas assez. Ceux qui refusent de partir sont expulsés de force entre novembre 1991 et juillet 1992.
Ce qu’il en reste
Avant que les bulldozers n’arrivent, une équipe japonaise passe plusieurs jours à l’intérieur de la ville vide pour la cartographier en coupe, immeuble par immeuble. Le photographe canadien Greg Girard et l’architecte britannique Ian Lambot, qui l’ont parcourue pendant des années, publient en 1993 un livre, « City of Darkness », qui reste le témoignage le plus complet sur la vie de ses habitants. Jackie Chan tourne même quelques scènes de son film « Crime Story » dans les couloirs abandonnés.
La démolition commence le 23 mars 1993 et s’achève en avril 1994. En décembre 1995, un jardin à la chinoise, le Kowloon Walled City Park, ouvre sur l’emplacement, avec un pavillon, des bassins et quelques vestiges conservés : l’ancien yamen du mandarin et les restes de la porte sud, retrouvés lors du chantier.
Aujourd’hui, rien ne laisse deviner que 33 000 personnes ont vécu là. L’aéroport de Kai Tak a fermé en 1998, et les avions ne frôlent plus les toits du quartier. La citadelle, elle, a connu une deuxième vie inattendue : elle inspire des jeux vidéo, des films de science-fiction et des mangas, qui en ont fait le symbole d’une ville verticale et sans règles.
D’autres lieux ont poussé de la même façon, contre toute logique. À Osaka, une autoroute traverse un immeuble de bureaux entre le cinquième et le septième étage. En Alaska, une ville entière vit dans une seule tour de 14 étages, dont la seule route ferme la nuit. Et à Canton, une femme a refusé de vendre sa maison de 40 m², autour de laquelle un pont à quatre voies a été construit.