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En Alaska, une ville entière vit dans un immeuble de 14 étages, poste et commissariat compris : l’école se rejoint par un tunnel, et la seule route ferme la nuit

Publié par Hannah Maline le 04 Nov 2026 à 12:04

Au bord d’un fjord d’Alaska, une tour de béton de 14 étages abrite presque tous les habitants d’une petite ville, avec leur mairie, leur bureau de poste, leur épicerie et leur église. Les enfants rejoignent l’école sans mettre le nez dehors. Et pour en sortir, il n’existe qu’une seule route, qui n’est ouverte qu’une partie de la journée.

Une tour de 14 étages isolée au pied des montagnes d’Alaska, à Whittier

Une tour de 14 étages plantée entre les glaciers et la mer

Whittier se trouve au fond du Passage Canal, un bras de mer du Prince William Sound, dans le sud de l’Alaska. Des montagnes abruptes l’enserrent sur trois côtés, et la mer occupe le quatrième. Au recensement de 2020, la ville compte 272 habitants. Mais ce n’est pas sa taille qui la rend célèbre, c’est son adresse. Presque tout le monde y vit dans le même immeuble.

Les Begich Towers, une tour de 14 étages comptant 196 appartements, ressemblent à un vieil hôtel posé au pied des glaciers. D’après la mairie, entre 80 et 90 % des habitants y résident. Les autres se répartissent dans un second bâtiment, bien plus petit. Il n’y a pas de rues bordées de maisons, pas de pavillons avec jardin. À Whittier, la ville, c’est l’immeuble.

Cette tour n’a jamais été pensée pour des familles de pêcheurs ou de retraités. L’armée américaine l’a construite dans les années 1950, sous le nom de Hodge Building, pour loger les militaires et leurs familles. Whittier était alors un port stratégique, choisi pendant la Seconde Guerre mondiale parce que ses eaux profondes ne gèlent pas et que ses montagnes le dissimulent. Le tunnel ferroviaire achevé en 1943 en faisait la porte d’entrée des soldats en Alaska.

Quand l’armée s’en va, au début des années 1960, le bâtiment reste. La ville le rachète, et en mars 1974, il est rebaptisé Begich Towers en mémoire de Nick Begich, élu de l’Alaska au Congrès, disparu deux ans plus tôt dans un accident d’avion. Le même mois, l’immeuble devient une copropriété. Il l’est toujours.

Dans les couloirs, on croise le maire, le facteur et le policier

Une fois à l’intérieur, Whittier fonctionne comme n’importe quelle petite ville, à ceci près que tout tient dans les couloirs d’un seul bâtiment. Le bureau de poste se trouve près de l’entrée. Les bureaux de la mairie, le poste de police, une épicerie, une laverie, un cabinet médical et une église occupent les étages inférieurs. Les habitants prennent l’ascenseur pour aller voter, poster un colis ou acheter du lait.

Le climat explique beaucoup de choses. Il tombe plus de cinq mètres de neige par an à Whittier, et les vents qui s’engouffrent dans le fjord rendent les sorties pénibles pendant tout l’hiver. C’est pour cette raison que l’école, située de l’autre côté de la rue, est reliée à la tour par un tunnel chauffé. Les enfants descendent au sous-sol, traversent le passage et arrivent en classe sans avoir enfilé un manteau.

Cette proximité permanente a ses règles. Dans un bâtiment où chacun connaît le nom de tous les autres, la copropriété encadre strictement la vie commune, des places de parking aux animaux, et les visiteurs sont priés de ne pas photographier les résidents. Ceux qui y vivent décrivent une existence où le mot « voisin » prend un sens très concret.

Pour un touriste, la curiosité tient surtout à l’immeuble. Mais pour les habitants, la particularité la plus contraignante de Whittier n’est pas la tour. C’est le chemin pour y arriver.

Une seule route, une seule voie, et des trains dans le même tunnel

Des voitures roulent sur les rails dans le tunnel à voie unique qui mène à Whittier

Jusqu’en 2000, il n’y avait aucune route vers Whittier. On y arrivait en bateau, en avion ou en train, par le tunnel ferroviaire creusé pendant la guerre sous le mont Maynard. Ce tunnel, baptisé Anton Anderson Memorial Tunnel du nom de l’ingénieur qui l’a conçu, a ensuite été aménagé pour accueillir aussi les voitures. Il a ouvert à la circulation automobile en juin 2000.

Avec ses quatre kilomètres, c’est le plus long tunnel routier d’Amérique du Nord, et sans doute le plus étrange. Il ne comporte qu’une seule voie, que les voitures partagent avec les trains de l’Alaska Railroad. Impossible de s’y croiser. Le sens de circulation alterne donc à heures fixes : pendant une tranche horaire, les véhicules entrent dans Whittier ; pendant la suivante, ils en sortent ; entre les deux, le tunnel est réservé aux trains. Les automobilistes attendent leur créneau sur un parking, puis roulent en file au-dessus des rails, dans la roche nue.

Il y a plus surprenant encore. Chaque soir, le tunnel ferme, aux alentours de 22 h 30 ou 23 h selon la saison, et ne rouvre qu’au petit matin. Pendant ces heures, Whittier n’a plus aucun accès terrestre. Celui qui rate le dernier passage dort à Anchorage, à environ 1 h 20 de route. Et un habitant qui se trouve à l’intérieur de la ville y reste jusqu’au lendemain. Une ville de 272 personnes, presque toutes dans le même immeuble, et dont la porte se ferme la nuit.

Cette fermeture quotidienne et l’immeuble unique ont la même origine. À quelques centaines de mètres des Begich Towers se dresse un second colosse militaire, le Buckner Building, achevé en 1953. On l’appelait à l’époque « la ville sous un même toit », avec son cinéma, sa piscine et ses dortoirs. Le séisme du 27 mars 1964, le plus puissant jamais enregistré en Amérique du Nord, et le tsunami qui l’a suivi ont fait 13 morts à Whittier. Le Buckner Building, endommagé, a été abandonné. Il est aujourd’hui une carcasse vide, interdite d’accès. Les Begich Towers, elles, ont tenu, et toute la ville s’y est installée.

Ce qui fait rester les habitants

Pourquoi vivre là ? Les réponses varient. Les emplois tournent autour du port, du chemin de fer, du tunnel lui-même, de l’école et de la pêche. L’été transforme Whittier : le soleil brille jusqu’à 22 heures par jour, les bateaux de croisière accostent, les touristes partent observer les glaciers et les baleines, et la petite ville de 272 habitants voit passer des milliers de visiteurs. Certains résidents louent leur appartement, d’autres tiennent les commerces du rez-de-chaussée.

L’hiver ramène le calme, la neige et la vie en vase clos. Ceux qui restent disent apprécier une forme de sécurité : personne n’est jamais seul, les secours sont au bout du couloir et les enfants grandissent sous le regard de tout le monde. D’autres repartent au bout de quelques années, lassés de croiser toujours les mêmes visages.

Depuis quelques années, des vidéos tournées à l’intérieur de la tour circulent sur TikTok et YouTube, et la « ville dans un immeuble » attire des curieux du monde entier. Rien n’a pourtant changé pour ses habitants : chaque soir, le tunnel ferme, et Whittier redevient une île.

Il existe d’autres façons de vivre à part. Dans le Nebraska, une femme est l’unique habitante de son village, dont elle est à la fois la maire, la barmaid et la bibliothécaire. En Oregon, un homme a fait d’un Boeing 727 sa maison au milieu d’une forêt. Et au Japon, une autoroute traverse un immeuble de bureaux entre le cinquième et le septième étage.

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