Icône menu hamburger Icône loupe de recherche
  1. TDN >
  2. Insolite

Avant la Cité des sciences : 5 000 bœufs abattus par jour à La Villette, jusqu’en 1974

Publié par Elsa Fanjul le 14 Oct 2026 à 18:02

Aujourd’hui, tu y croises des enfants devant la Géode, des expositions et des pelouses pleines de pique-niqueurs. Il y a un peu plus d’un siècle, le même coin du 19e arrondissement de Paris sentait la bête, le sang et la paille mouillée.

Comment un des plus gros abattoirs d’Europe est-il devenu un temple de la science ? L’histoire commence par un chantier de géant, et se termine par un projet qui a failli ne jamais voir le jour.

Le quartier où Paris venait chercher sa viande

Tout part d’un décret de 1858 qui instaure la liberté de boucherie à Paris. Le nombre de bouchers passe de 662 à 1 200 entre 1856 et 1861. La capitale doit nourrir tout ce monde, et vite.

La création d’un grand marché aux bestiaux et d’abattoirs à La Villette est décidée en 1859, dans le sillage des grands travaux du baron Haussmann. Les travaux durent de 1864 à 1867. Le site s’étend sur 20 hectares à sa naissance, le long du canal de l’Ourcq.

Bouvier menant un bœuf dans la halle de La Villette

À l’entrée, deux énormes statues t’accueillent : l’une montre une femme menant un bœuf, l’autre l’abattage d’un bovin. Derrière, trois immenses halles métalliques, signées de l’architecte Jules de Mérindol, abritent les bœufs, les moutons et les veaux. Le complexe est présenté comme la vitrine industrielle de la France à l’Exposition universelle de 1867.

Les jours de grand marché, les lundis et les jeudis, la halle peut accueillir 1 360 gros bovins à son inauguration. Ce chiffre grimpera jusqu’à 5 000 bêtes. Et ce n’est que le début des chiffres vertigineux.

« La cité du sang » : les chiffres d’une journée ordinaire

Vers 1900, on y abat et on découpe chaque jour environ 23 000 moutons et 5 000 bœufs. Le quartier tout entier vit au rythme de ce monde fermé, avec ses rites, ses codes et sa hiérarchie. Les habitants le surnomment la « cité du sang ».

Le site est modernisé en 1930, puis encore en 1950. Pendant ce temps, Paris grandit autour de lui. Mais quelque chose cloche : la viande ne voyage plus comme avant.

Le chantier géant qui n’a jamais servi

Dans les années 1960, on lance la construction d’une gigantesque salle des ventes, collée aux abattoirs. Elle doit moderniser tout le système. Le bâtiment, énorme, avance bien… trop bien pour ce qui l’attend.

Car les camions frigorifiques changent la donne. On peut désormais abattre les bêtes près des fermes et transporter la viande réfrigérée. Plus besoin d’amener des milliers d’animaux vivants jusqu’au cœur de Paris.

Chantier abandonné de la salle des ventes de La Villette

Les travaux sont arrêtés en 1971, quand éclate le « scandale de la Villette ». Le dernier abattoir industriel ferme le 15 mars 1974. Des halles vides, une salle des ventes jamais utilisée : que faire de 55 hectares en pleine ville ?

Du béton à la sphère d’argent : l’incroyable seconde vie

En 1977, le président Valéry Giscard d’Estaing lance une mission sur la reconversion du site. Deux ans plus tard, un établissement public est créé pour aménager les 55 hectares, sous la présidence de Paul Delouvrier. Le physicien Maurice Lévy remet un rapport sur le futur musée des sciences.

Le pari est audacieux : ne pas raser la salle des ventes, mais la transformer. Le bâtiment devient le cœur d’un grand centre scientifique. Les ambitions sont claires : ouvrir les sciences au plus grand nombre.

La Géode, sa sphère en miroir signée de l’architecte Adrien Fansilber, est inaugurée le 6 mai 1985. Le 13 mars 1986, François Mitterrand inaugure la Cité des sciences et de l’industrie. La date n’est pas anodine : c’est le moment où passe la comète de Halley.

Avant, après : le face-à-face qui donne le vertige

Avant : des bœufs en file, des bouviers, des cris de bêtes et une activité réservée aux professionnels. Après : des familles, des classes en sortie scolaire et des ateliers pour les tout-petits. La Cité des enfants ouvre en 1992 et s’adresse désormais aux 2-7 ans comme aux 5-12 ans.

Côté fréquentation, le contraste est total. En 2006, la Cité comptait déjà 64 millions de visiteurs depuis 1986, soit plus de 3 millions par an en moyenne. Un lieu fermé au public est devenu l’un des plus ouverts de la capitale.

En 2026, la Cité fête ses 40 ans. Elle a donc désormais passé plus de temps comme musée que les abattoirs n’en avaient passé comme site industriel moderne, ou presque. Un autre grand magasin de l’alimentation avait aussi bouleversé la France quelques années plus tôt : le premier Carrefour de 1963 est un bon exemple de cette révolution du frais.

Pourquoi ce destin n’a rien d’un hasard

Ce qui a tué l’abattoir, ce n’est ni une loi ni une guerre : c’est le froid. Une technique, le camion frigorifique, a rendu inutile un site de 20 hectares. Quand une technologie change, un lieu entier peut devenir obsolète en quelques années.

On retrouve cette mécanique partout. Le téléphone fixe en a fait les frais, tout comme les jouets d’autrefois. Chaque époque jette ce que la suivante rend inutile.

L’autre ressort, c’est l’ambition de ceux qui ont refusé de tout démolir. Comme pour Disney World à son ouverture en 1971, un projet pensé à grande échelle a su attirer les foules. Et la date du 13 mars rappelle que chaque jour de l’histoire cache ses surprises.

Et dans 30 ans, qui sera le dinosaure ?

En 1860, personne ne se doutait que les bœufs de La Villette laisseraient la place à une sphère de miroirs. En 2026, difficile de savoir quel lieu actuel paraîtra tout aussi étrange à nos petits-enfants. Un grand centre commercial ? Un parking ? Un bureau ?

Tes enfants riront peut-être un jour de ce que nous trouvons normal. Si ce voyage dans le temps t’a plu, découvre pourquoi on offre des chrysanthèmes à la Toussaint, une tradition dont l’origine est plus récente que tu ne l’imagines. Ou plonge dans ce record de chaleur vieux de 126 ans battu en 2026.

Laissez un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *