Beaujolais nouveau : le fameux goût de banane n’a jamais été dans le raisin, c’était une levure de laboratoire, et les vignerons l’ont abandonnée
Le Beaujolais nouveau 2026 arrive le jeudi 19 novembre à minuit. Et chaque année, la même blague revient : « alors, goût de banane ? ». La réponse tient dans une souche de levure numérotée 71B, un décret de 1951 et une bataille commerciale avec le Japon.

Le troisième jeudi de novembre, à minuit, des millions de bouteilles de Beaujolais nouveau sont débouchées en même temps de Lyon à Tokyo. Cette année, ce sera le 19 novembre 2026. Et dans tous les bistrots, quelqu’un lèvera son verre en demandant s’il « a le goût de banane ». Ce goût a bel et bien existé, mais il ne venait pas de la vigne. Il venait d’un sachet.
Une levure baptisée 71B, et un arôme de bonbon
Pour qu’un vin vendangé en septembre soit buvable en novembre, il faut fermenter vite. Dans les années 1970 et 1980, les vignerons du Beaujolais adoptent massivement une levure sélectionnée en laboratoire, la Lalvin 71B-1122, qui accélère la fermentation et produit en quantité une molécule précise : l’acétate d’isoamyle. C’est l’arôme de synthèse qu’on utilise dans les bonbons à la banane.
Ajoutez à cela la macération carbonique propre au Beaujolais, où les grappes entières fermentent sous gaz carbonique sans être foulées, et vous obtenez un vin très fruité, très léger, et qui sent la banane mûre ou la fraise Tagada. Pendant vingt ans, c’est devenu la signature du Beaujolais nouveau, puis la blague qui lui a collé à la peau.
1951, 1967, 1985 : trois dates pour un vin « nouveau »
Le Beaujolais nouveau est né d’une dérogation. Après-guerre, la vente des vins d’appellation est interdite avant le 15 décembre. Les vignerons du Beaujolais, qui produisent un vin fait pour être bu jeune, obtiennent le 13 novembre 1951 le droit de vendre leurs primeurs plus tôt. En 1967, la date est fixée au 15 novembre. En 1985, pour éviter qu’elle tombe un week-end, elle devient le troisième jeudi du mois.
Le négociant Georges Duboeuf, surnommé « le pape du Beaujolais », transforme cette date en événement mondial dans les années 1970 et 1980. Courses de bouteilles entre Lyon et Paris, livraisons par Concorde, hélicoptère ou éléphant, affiches « Le Beaujolais nouveau est arrivé » placardées dans les bars le jour J : la recette fonctionne au point que le Japon devient le premier marché export, avec des fêtes de minuit à Tokyo grâce au décalage horaire.
Le goût de banane a tué le mythe, puis les vignerons ont tué le goût de banane
À la fin des années 1990, la production dépasse 50 millions de bouteilles et la qualité suit difficilement. En 2001, un critique français qualifie le millésime de « vin de merde », l’affaire finit au tribunal et fait le tour du monde. Les ventes s’effondrent : moins de 20 millions de bouteilles aujourd’hui, soit deux fois moins qu’au sommet.
Les vignerons tirent les leçons. Depuis une quinzaine d’années, la levure 71B a quasiment disparu des cuves du Beaujolais. Les producteurs privilégient des levures neutres ou indigènes et des macérations plus longues, pour retrouver le goût du gamay : fruits rouges, cerise, parfois violette. L’interprofession a même fait de la disparition du goût de banane un argument de vente. Si vous le sentez encore dans votre verre, c’est soit de la nostalgie, soit un négociant qui n’a pas changé de recette.
Ce qu’il faut savoir avant de déboucher le 19 novembre
Le Beaujolais nouveau se boit dans les six mois, pas plus : c’est un vin sans tanin ni structure, fait pour être bu frais, entre 12 et 14 °C. Il existe deux appellations, Beaujolais nouveau et Beaujolais-Villages nouveau, cette dernière un peu plus charpentée. Comptez entre 5 et 9 € la bouteille chez un caviste, et méfiez-vous des promotions en grande surface à 3 € : c’est souvent là que les vieilles recettes survivent.
Et si vous cherchez vraiment le goût de banane, une nutritionniste explique que le fruit lui-même rendrait aussi heureux que le chocolat. Sans l’alcool.
Un rituel de novembre qui résiste
Malgré les ventes en baisse, le troisième jeudi de novembre reste l’une des rares dates que le calendrier français partage avec le monde entier, comme le réveillon de Mariah Carey ou, dans un autre registre, le Movember des moustaches. Un vin qui a survécu à sa propre blague, c’est déjà une performance.