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Le Bonhomme Michelin en 1898 : un fumeur à lunettes qui trinquait avec des clous

Publié par Elsa Fanjul le 05 Oct 2026 à 18:02

Il y a plus de 125 ans, le personnage que tu croises sur chaque pneu Michelin n’avait rien d’un gentil bonhomme. Il portait des lunettes, fumait le cigare et regardait le monde de haut.

Sa silhouette ronde et son sourire ont fait le tour de la planète. Mais pour comprendre comment il en est arrivé là, il faut remonter à une pile de pneus et à une affiche refusée par un brasseur.

Un géant à lunettes qui levait sa coupe… remplie de clous

Tout commence en 1894, à l’Exposition universelle de Lyon. Sur le stand du revendeur de Michelin, une pile de pneus est empilée à l’entrée, recouverte de papier blanc pour attirer les curieux.

Édouard Michelin la regarde et glisse à son frère André qu’avec des bras, ça ferait un bonhomme. La phrase reste dans un coin de la tête d’André pendant quatre ans.

En 1898, un dessinateur lyonnais, Marius Rossillon, alias O’Galop, vient lui montrer ses projets d’affiches. L’une d’elles a été refusée par une brasserie de Munich : un géant barbu y brandit une chope en lançant « Nunc est bibendum ».

André Michelin tient son idée. Il demande de remplacer le buveur de bière par un bonhomme fait de pneus, et la chope par une coupe pleine de clous et de morceaux de verre.

Bibendum de 1898 levant une coupe de clous

Le slogan colle à l’image : « Le pneu Michelin boit l’obstacle ». Autour du géant, les pneus concurrents, eux, se dégonflent, maigres et ratatinés.

Le personnage de 1898 est monté, d’après certaines sources, avec 26 pneus. Il porte un pince-nez, et sa silhouette est massive, presque inquiétante. Les affiches le montrent aussi un cigare à la bouche.

Et pourtant, il ne s’appelle pas encore Bibendum. Le nom arrive d’une façon qu’aucun publicitaire n’aurait osé imaginer.

Un nom lancé par un coureur qui ne parlait pas latin

Quelques semaines après la création du personnage, en pleine course Paris-Amsterdam-Paris, un pilote voit arriver André Michelin. D’après le récit le plus répandu, il lance : « Tiens, voilà Bibendum ! »

Le coureur avait retenu la formule latine inscrite sur les affiches sans en comprendre le sens. Les frères Michelin adorent la trouvaille et gardent le nom pour de bon.

Mais le look, lui, va devoir changer. Car un fumeur qui trinque au volant, ça passe de moins en moins bien.

De la cure de santé à la cure de minceur

Dans les années 1920, l’automobile se démocratise et Michelin veut séduire un public bien plus large que les riches amateurs. Bibendum abandonne alors son cigare et son air hautain.

Son aspect se radoucit. Ses boudins de pneus deviennent plus épais, et il perd son image de bourgeois pour se rapprocher du client de tous les jours.

Bibendum sportif faisant rouler un pneu dans les années 1960

À partir des années 1930, Michelin fait de moins en moins appel à des artistes extérieurs. Les images du bonhomme se standardisent, même si chaque pays garde ses variantes.

En Allemagne et dans les pays nordiques, il enfile chapeau, bottes et écharpe quand l’hiver arrive. Au Japon, ses rondeurs de sumo l’ont fait passer pour un séducteur.

Dans les années 1960, il se met au sport. On le voit courir, souvent en faisant rouler un pneu devant lui, et il ne fume plus du tout.

Reste le grand virage, celui de 1998. Le bonhomme fête ses 100 ans en changeant de silhouette, et ce n’est pas un hasard.

Le Bibendum d’aujourd’hui : plus mince, plus souriant

En 1998, pour son centenaire, Michelin le fait passer au régime. Il apparaît plus mince et plus dynamique, avec de grands yeux expressifs, et ses lunettes ont disparu.

La raison est mécanique : les pneus modernes sont plus bas et plus fins. Un Bibendum aux gros boudins de 1898 aurait paru complètement décalé.

Mis côte à côte, les deux personnages ne se ressemblent presque plus. L’un ressemble à un notable replet qui défie ses rivaux, l’autre à un compagnon de route plutôt sympathique.

Et sur la planète ? Selon Michelin, une étude a montré que 90 % de la population mondiale pourrait le reconnaître instantanément. Il représente la marque dans plus de 170 pays.

Il a même inspiré du mobilier : le fauteuil « Bibendum » dessiné par la designer Eileen Gray en 1925. Mais il reste une question que tout le monde se pose en le regardant.

Pourquoi est-il blanc alors que tous les pneus sont noirs ?

La réponse est presque comique : à l’époque, les pneus n’étaient pas noirs. Ils avaient la couleur naturelle du caoutchouc, un blanc grisâtre ou beige.

Le noir est apparu avec l’ajout de noir de carbone, un ingrédient qui renforce fortement la résistance à l’usure. Selon plusieurs sources, ce changement date de 1912 environ, ou du début du XXe siècle.

Autrement dit, Bibendum est blanc parce qu’il a été dessiné d’après des pneus réels. C’est le caoutchouc qui a changé de couleur, pas le bonhomme.

Ce décalage a même fini par servir la marque : un personnage clair au milieu de pneus noirs ne ressemble à aucun autre, et se repère de loin.

Au fond, Bibendum raconte une histoire plus large que celle d’un logo. Il a suivi les pneus qui s’affinaient, les routes qui se démocratisaient, et les mentalités qui changeaient. Un buveur à cigare a fini en coureur souriant.

Et si c’était notre époque qu’on trouverait dingue ?

Dans trente ans, on regardera sans doute nos publicités, nos logos et nos mascottes avec le même sourire en coin. Ce qui nous paraît naturel aujourd’hui sera daté.

Les marques ont toujours repeint leur histoire à la couleur du moment, et nous aussi, sans nous en rendre compte.

Pour mesurer ce que le temps fait aux habitudes d’un pays, on peut rester dans le commerce et se glisser dans le premier libre-service Carrefour, qui a fait peur à la France en 1963.

Et pour voir ce qu’un autre personnage venu d’ailleurs a fait pendant ce temps, il y a aussi le ticket d’entrée de Disney World en 1971.

Et si tu aimes les lieux qui ont changé de vie, les pavillons de fer des Halles de Paris réservent une surprise.

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