Le Bon Marché en 1852 : 12 employés sur 300 m², face aux 1 800 salariés d’aujourd’hui
En 1852, rue de Sèvres, à Paris, une boutique de mercerie tient dans un espace plus petit qu’un grand appartement de luxe. Quatre rayons, une douzaine d’employés, et des clients qui marchandent chaque article.
Aujourd’hui, la même adresse accueille 15 000 visiteurs par jour. Entre les deux, un couple a inventé une façon d’acheter que tu pratiques sans y penser.
Une boutique de 300 m² où l’on marchandait tout
Rapportée à son échelle, la scène est minuscule. D’après les sources historiques, « Au Bon Marché » compte en 1852 quatre rayons sur 300 m², animés par une douzaine d’employés. Le chiffre d’affaires tourne autour d’un demi-million de francs.

Le nom existe déjà : la mercerie a été lancée par les frères Paul et Justin Videau, qui vendent rubans, dentelles, draps ou parapluies. Aristide Boucicaut, lui, y est entré comme chef de rayon. Il vient d’un autre monde, celui du Petit Saint-Thomas, magasin de nouveautés voisin.
À l’époque, entrer dans une boutique engage presque le client à acheter. Les prix se discutent, et l’on repart rarement les mains vides, faute de pouvoir regarder tranquillement. Boucicaut va faire exactement l’inverse.
Mais comment une mercerie de quartier a-t-elle pu changer d’échelle aussi vite ? Les chiffres de la suite sont vertigineux.
Les idées qui ont fait de la rue de Sèvres un phénomène
Boucicaut mise sur des petites marges et de gros volumes. Il affiche des prix fixes, fini le marchandage. Il autorise surtout les clients à toucher et à regarder la marchandise sans obligation d’achat, une révolution pour l’époque.
Il invente aussi des rendez-vous que tu connais par cœur : les soldes saisonniers, dont la « vente de blanc » pour écouler draps et linge en hiver, quand les ventes ralentissent. Des vitrines soignées et de la publicité dans la presse complètent le dispositif.
Ce n’est pas tout. Le magasin lance en 1867 un catalogue de vente par correspondance, développe la livraison à domicile et distribue ses catalogues de mode très loin de Paris. Une grande partie de la clientèle ne met jamais les pieds rue de Sèvres.

Pour attirer les femmes, il crée aussi les premières toilettes pour dames. Un salon de lecture accueille les maris qui patientent pendant les emplettes. On pense déjà à ceux qui ne veulent pas être là.
Le résultat se lit dans les chiffres. Selon une source, en 25 ans, le chiffre d’affaires, la surface et le personnel ont été multipliés par 150 environ. On atteint 72 millions de francs, 50 000 m² et 1 788 employés vers 1877.
Ces salariés forment, selon les historiens, une nouvelle classe sociale : les employés, future clientèle des grands magasins. Et c’est là que commence un détail que presque tout le monde déforme.
Eiffel, le faux constructeur du Bon Marché
On lit souvent que Gustave Eiffel a bâti le Bon Marché. La réalité est plus nuancée. La structure de fer et de verre est surtout l’œuvre de l’architecte Louis-Charles Boileau, avec l’ingénieur Armand Moisant, entre 1870 et 1887.
Eiffel n’intervient qu’en 1879, pour un agrandissement que les sources qualifient de peu considérable. Son nom reste pourtant attaché au bâtiment, tant la légende est tenace. Les premiers plans sont, eux, d’Alexandre Laplanche, avant les Boileau.
Le chantier a d’ailleurs un destin à part. Les extensions avalent les maisons voisines, jusqu’à façonner un palais de fer lumineux où l’on circule librement. C’est la matière dont se nourrit ensuite l’imagination des écrivains de l’époque.
Que reste-t-il de tout cela ? La réponse tient au fait qu’un mot a changé de sens : « bon marché » ne s’applique plus vraiment ici.
Aujourd’hui : 30 000 m² et un escalator signé Andrée Putman
Quand tu entres aujourd’hui au 24 rue de Sèvres, plus de mercerie. Selon LVMH, le magasin compte 30 000 m² de surface commerciale répartis dans deux bâtiments, et 15 000 clients par jour.
Côté personnel, la comparaison est troublante : environ 1 800 personnes y travaillent, presque autant qu’en 1877. La surface a pourtant changé de sens : le magasin ne vend plus la quantité, mais la sélection, avec des marques exclusives.
Propriété de LVMH depuis 1984, il est devenu le seul grand magasin de luxe de Paris. Un escalator signé Andrée Putman en est l’un des emblèmes. Plus de 80 œuvres d’art contemporain y sont même exposées.
En 2013, la cour intérieure a été couverte et la lumière du jour a été étendue à tout le bâtiment. Les deux derniers étages se consacrent désormais au mobilier design, aux luminaires et à la cuisine.
De l’autre côté de la rue, La Grande Épicerie, bâtiment reconstruit en 1924 par Louis-Hippolyte Boileau, prolonge l’aventure. Le fonds de commerce a changé de visage, mais pas l’esprit : donner envie de flâner. Reste la question que personne ne pose : pourquoi un tel basculement ?
Ce qui a fait basculer le magasin du populaire au luxe
À l’origine, le pari était l’inverse du luxe : vendre peu cher à beaucoup de monde. Boucicaut a démocratisé l’achat, avec des tarifs affichés et des ventes massives qui ont rendu les étoffes accessibles à une nouvelle classe moyenne.
Puis le commerce lui-même a changé. Les supermarchés ont pris le quotidien, comme l’a montré le libre-service de Carrefour en 1963, qui avait d’abord effrayé la France.
Le grand magasin a donc dû se choisir un autre rôle. Face aux surfaces géantes, il a misé sur l’expérience, l’exclusivité et le goût. La logique de séduction a remplacé celle du volume.
Cette logique du spectacle n’est pas unique. Elle rappelle ce que racontait l’ouverture de Disney World en 1971 : un lieu vend d’abord une promesse, ensuite ses produits.
Même les rayons se sont adaptés. Les enfants qui rêvaient devant le catalogue ont vu les jouets disparaître des rayons au rythme des modes.
Dans 30 ans, notre époque semblera tout aussi dingue
Dans un siècle et demi, la boutique de 300 m² est devenue un palais. Dans 30 ans, des lecteurs riront de nos files d’attente en caisse, des cartes en plastique et des achats faits en magasin. Ils trouveront peut-être curieux qu’on ait un jour porté ses courses à la main.
La mercerie de 1852 avait ses habitudes, les nôtres aussi. Les cabines d’essayage, les prix affichés ou les soldes semblent immuables, et pourtant tout a commencé par un homme qui a voulu laisser les gens regarder. Avant ça, tout se négociait.
D’autres objets du quotidien ont connu le même sort. Le téléphone fixe et son passé montre que ce qui paraît éternel ne l’est jamais. Et la date du jour cache elle aussi des surprises : l’éphéméride du 3 juin en réserve plusieurs.