Chaussée des Géants : plus de 10 000 pièces retirées des roches, la raison inquiète les scientifiques

Faire un vœu en coinçant une pièce dans une fissure de roche semble anodin. Pourtant, répété par des milliers de touristes année après année, ce petit geste a fini par menacer l’intégrité d’un site vieux de 60 millions d’années. En Irlande du Nord, les équipes de conservation ont dû mener une opération d’urgence pour sauver la Chaussée des Géants de ses propres visiteurs. Le bilan de ce nettoyage hors norme vient d’être révélé, et il donne le vertige.
Un site classé menacé par un geste devenu viral
Avec ses 40 000 colonnes de pierre qui plongent directement dans la mer, la Chaussée des Géants figure parmi les paysages les plus spectaculaires d’Europe. La légende locale attribue cette formation à un géant nommé Finn McCool, mais la réalité est plus prosaïque : un volcan a façonné ces colonnes hexagonales il y a des dizaines de millions d’années. Un décor si photogénique qu’il attire des visiteurs du monde entier, un peu à la manière de ce paysage volcanique français qui déroute les touristes en leur donnant l’impression d’avoir changé de continent.
C’est justement cette popularité qui a fini par se retourner contre le site. Sans qu’aucune tradition locale ne l’exige, les touristes ont pris l’habitude de coincer des pièces de monnaie dans les fissures naturelles de la roche, convaincus d’y déposer un porte-bonheur. Un comportement collectif qui rappelle d’autres habitudes touristiques ancrées sans logique apparente, comme cette taille précise de baguette que tout le monde achète sans en connaître la vraie raison. Le geste s’est répandu par simple mimétisme, un visiteur en imitant un autre, jusqu’à devenir une pratique de masse difficile à endiguer.
Plus de 10 000 pièces retirées pour un coût de 30 000 livres
En août 2026, le National Trust, l’organisme britannique qui gère le site, a dévoilé le résultat d’un chantier de conservation exceptionnel. Plus de 10 000 pièces de monnaie, représentant environ 20 kilos de métal, ont été extraites une à une des rochers volcaniques. Une opération minutieuse qui a coûté plus de 30 000 livres sterling, soit près de 35 000 euros, à l’organisme de conservation.
Les restaurateurs ont retrouvé des pièces provenant d’Europe, du Royaume-Uni, d’Amérique du Nord et d’Asie, preuve que ce rituel touristique a traversé les frontières sans jamais s’appuyer sur une véritable coutume irlandaise. Le problème, c’est que la pluie et le sel marin transforment ces petits bouts de métal en véritables agents corrosifs. Au contact de l’humidité, les pièces rouillent, gonflent, puis exercent une pression suffisante pour fissurer et effriter la roche volcanique, laissant des taches jaunes et rouille impossibles à effacer. Un phénomène de dégradation lente comparable à celui observé sur d’autres monuments naturels exposés à des flux touristiques massifs, à l’image de cette île japonaise transformée après le retrait de 131 chats, où une intervention ciblée a suffi à inverser une tendance inquiétante.

Un chantier pièce par pièce et une nouvelle règle pour les visiteurs
Le retrait d’un site vieux de plusieurs millions d’années ne s’improvise pas. Un spécialiste de la conservation a dû intervenir méthodiquement, pièce par pièce, à l’aide d’outils de précision. Certaines pièces sortaient en quelques secondes à peine, tandis que d’autres, profondément incrustées, réclamaient plus de 20 minutes de travail minutieux pour éviter de casser la roche environnante.
La majorité des pièces récupérées étaient tellement corrodées ou déformées par les années qu’elles sont désormais totalement inutilisables. « C’est un soulagement, car les pièces causaient des dégâts considérables », a résumé le Dr Cliff Henry, cité par le National Trust. Une phrase qui traduit bien l’ampleur du problème que représentait ce geste en apparence innocent, multiplié par des dizaines de milliers de visiteurs au fil des années.
La Chaussée des Géants reste bien sûr accessible au public, mais une nouvelle règle a désormais été instaurée. Le principe Leave No Trace, soit « ne laisser aucune trace », guide désormais la conduite attendue des visiteurs. Des panneaux invitent chacun à garder sa monnaie en poche ou à la déposer dans des urnes caritatives installées sur place, loin des colonnes volcaniques. Une mesure simple qui, espèrent les gestionnaires du site, permettra d’éviter un nouveau chantier de nettoyage dans quelques années.
Un vœu glissé dans une fissure, multiplié par des milliers de mains, a suffi à menacer un paysage façonné depuis des millions d’années. La prochaine fois qu’un site naturel semble inviter à ce genre de rituel, mieux vaut y réfléchir à deux fois avant de sortir sa monnaie.