Icône menu hamburger Icône loupe de recherche
  1. TDN >
  2. Écologie

Ils retirent 131 chats d’une île : voici l’incroyable changement qui s’est produit

Publié par Killian Ravon le 17 Mar 2026 à 8:30

Sur l’archipel japonais des Ogasawara, l’évacuation de 131 chats errants a bien déclenché un spectaculaire retour des oiseaux. Mais ce succès écologique ne s’explique pas seulement par la disparition d’un prédateur. En reconstituant l’histoire récente de cette population menacée, des chercheurs ont découvert, au bout de l’enquête, une particularité beaucoup plus rare.

Publicité
Sur les îles Ogasawara, la présence massive de chats errants a longtemps pesé sur un équilibre naturel déjà très fragile.
Chats sauvages sur une île japonaise, au cœur de l’enquête sur l’écosystème des Ogasawara

À plus de 1.000 kilomètres au sud de Honshu, les îles Ogasawara forment un monde à part. Cet archipel océanique, classé au patrimoine mondial de l’Unesco depuis 2011, est connu pour son taux élevé d’endémisme et pour la fragilité de ses équilibres naturels. Dans ce décor isolé, la moindre espèce introduite peut produire des effets disproportionnés sur la faune locale.

C’est précisément ce qui s’est joué avec le pigeon à tête rouge, ou Columba janthina nitens. Cette sous-espèce ne vit que dans les Ogasawara. Elle fréquente surtout les forêts matures, se distingue du pigeon ramier japonais plus répandu et a longtemps évolué dans un espace restreint, sans la pression de prédateurs terrestres comparables à ceux qui ont ensuite été introduits par l’homme.

Publicité
La mer et les reliefs de Chichijima, l’une des îles où la pression des espèces introduites a profondément modifié l’écosystème. Crédit : Kaz Ish.

Une espèce insulaire poussée jusqu’au bord du gouffre

Le déclin de cet oiseau ne date pas d’hier. Les chercheurs rappellent que l’occupation humaine des Ogasawara a commencé au XIXe siècle et que la transformation des habitats s’est accompagnée d’une autre rupture : l’arrivée d’espèces non indigènes, dont les chats féraux. À mesure que la forêt reculait et que la prédation augmentait, la population de pigeons a chuté jusqu’à atteindre un niveau critique.

En 2008, il restait moins de 80 individus. À ce stade, la plupart des biologistes s’attendent à un scénario familier : une population trop petite, plus de consanguinité, une diversité génétique en baisse et, souvent, une récupération très difficile même quand la protection s’améliore. Le pigeon à tête rouge cochait alors presque toutes les cases d’une espèce au bord de l’extinction.

Publicité

Le problème était aussi très concret. Sur une île comme Chichijima, la pression exercée par un prédateur introduit peut suffire à désorganiser toute une chaîne écologique. Les oiseaux nichent dans un espace limité, utilisent des habitats précis et ne disposent pas d’un vaste territoire de repli. Quand un chat errant s’installe durablement dans ce type de milieu, ses effets dépassent largement quelques captures occasionnelles.

Un pigeon japonais du groupe Columba janthina, espèce apparentée utilisée comme point de comparaison génétique dans les travaux scientifiques. Crédit : Christophe Bagonneau.

Pourquoi le retrait des chats a tout changé en quelques années

Face à l’urgence, une campagne de piégeage intensif a été lancée sur Chichijima à partir de 2010. L’objectif était simple sur le papier : réduire fortement le nombre de chats féraux pour desserrer l’étau sur les oiseaux les plus menacés. Entre 2010 et 2013, 131 chats ont été capturés, ce qui a ramené la population féline locale à moins de 20 individus.

À lire aussi

Publicité

Le résultat a été presque immédiat. Trois ans après le début de cette opération, les effectifs du pigeon à tête rouge avaient bondi. L’étude rapporte que le nombre d’adultes est passé de 111 à 966 individus, tandis que celui des juvéniles est monté de 9 à 189. Pour la conservation moderne, cette vitesse de rebond reste exceptionnelle et bénéfique pour l’environnement.

Vu de loin, l’histoire pourrait s’arrêter là. Des chats en moins, des pigeons en plus : la relation semble limpide. C’est d’ailleurs la lecture la plus intuitive. Sur les îles, les chats introduits sont bien documentés comme un danger majeur pour les oiseaux endémiques, et plusieurs programmes de conservation dans le monde reposent sur la réduction de cette pression de prédation.

Pourtant, le cas des Ogasawara a intrigué les chercheurs. Car une autre question restait entière. Une population aussi réduite, après un passage aussi près de l’extinction, aurait dû payer un prix génétique élevé. Même libérée de ses principaux prédateurs, elle n’était pas censée repartir aussi proprement. C’est à ce moment-là que le dossier est devenu beaucoup plus intéressant.

Publicité
Vue sur les plages de Chichijima depuis le col de Nakayama, au cœur des îles Ogasawara. Crédit : Anagounagi.

Publicité
Le pigeon à tête rouge, sous-espèce endémique des Ogasawara, au centre de l’étude sur le rebond de population après le retrait des chats. Crédit : Totti.

Le vrai mystère n’était pas écologique, mais génétique

L’équipe dirigée par Daichi Tsujimoto, à l’université de Kyoto, a donc décidé d’aller plus loin. Les chercheurs ont séquencé 25 génomes : ceux de pigeons sauvages, de pigeons captifs et ceux d’une sous-espèce proche, le pigeon ramier japonais, utilisée comme point de comparaison. Leur but était de mesurer l’ampleur de la consanguinité et surtout de repérer la charge génétique potentiellement nocive que transportait encore la population insulaire.

Les données ont confirmé une forte homozygotie, ce qui n’a rien d’étonnant pour une petite population isolée depuis longtemps. En revanche, elles ont mis en évidence une fréquence étonnamment faible de mutations très délétères, notamment par rapport à ce qu’on aurait pu attendre d’une espèce aussi menacée. Autrement dit, ces pigeons étaient inbred, mais ils semblaient moins lourdement handicapés génétiquement que prévu.

Publicité

C’est cette discordance qui a retenu toute l’attention. Dans bien des cas, la consanguinité révèle des mutations récessives néfastes et affaiblit la survie ou la reproduction. Ici, les chercheurs ont trouvé le signal inverse : malgré une histoire démographique difficile, la population ne portait pas autant de variants fortement dommageables que des espèces apparentées plus abondantes.

À lire aussi

Le rebond du pigeon à tête rouge n’était donc pas seulement l’effet mécanique d’une bonne mesure de terrain. Le retrait des chats a créé la fenêtre écologique nécessaire. Mais il manquait encore une pièce pour expliquer pourquoi cette espèce a pu l’exploiter avec une telle rapidité. Cette pièce n’apparaît qu’à la fin de l’étude.

Publicité

Un pigeon à tête rouge photographié au Japon, dans un environnement qui rappelle la vulnérabilité des espèces insulaires face aux prédateurs introduits. Crédit : Yoshihiro Tokue.

Ce que les scientifiques ont fini par découvrir

La conclusion avancée par les auteurs tient en deux mots : purge génétique. Selon leur interprétation, l’isolement de longue durée sur de petites îles aurait progressivement exposé puis éliminé une partie des mutations les plus nocives au fil des générations. En clair, la population aurait traversé, pendant des siècles, un tri sévère qui a réduit sa charge génétique la plus dangereuse avant même la crise récente.

Publicité

C’est cette découverte qui change le sens de l’histoire. Les 131 chats retirés ont bien permis au pigeon de respirer à nouveau. Mais l’élément le plus surprenant n’est pas la seule disparition du prédateur. Ce qui a vraiment stupéfié les scientifiques, c’est que l’espèce semblait déjà avoir été “préparée” par son histoire évolutive à mieux encaisser un goulot d’étranglement extrême. Sa vulnérabilité écologique était réelle, mais sa charge génétique sévère avait été en partie purgée au cours du temps.

Cette idée ne signifie pas que toutes les petites populations peuvent espérer le même miracle. Les auteurs restent prudents. Ils soulignent que les effectifs actuels demeurent inférieurs aux niveaux historiques et qu’une diversité génétique réduite peut limiter la capacité d’adaptation face à de nouveaux stress, qu’il s’agisse de maladies, de changements climatiques ou d’autres perturbations.

Une leçon à retenir

Le cas des Ogasawara offre donc une leçon double. D’un côté, la gestion des espèces invasives, ici les chats, peut produire des résultats rapides et massifs quand elle est ciblée. De l’autre, l’état génétique réel d’une population ne se devine pas uniquement à partir du nombre d’individus restants. Deux espèces au bord du gouffre ne portent pas forcément le même héritage évolutif, ni les mêmes chances de rebond.

Publicité

C’est aussi ce qui rend cette étude importante au-delà du Japon. Elle suggère que certaines espèces insulaires menacées pourraient cacher une forme de résilience qu’une simple observation de terrain ne suffit pas à voir. Encore faut-il la mesurer avec des données solides, et ne pas en faire une règle générale. Dans le cas du pigeon à tête rouge, la révélation finale n’est donc pas seulement qu’après le retrait de 131 chats, les oiseaux sont revenus. C’est que leur génome racontait déjà, en silence, pourquoi ce retour a été possible.

Retrouvez plus d’article sur le même thème ici.

Rejoignez nos 875 726 abonnés en recevant notre newsletter gratuite

N'oubliez pas de cliquer sur l'email de validation pour confirmer votre adresse email. Si vous ne l'avez pas recu vérifiez dans vos spams.

Laissez un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *