Fourmi qui rend les animaux aveugles : elle arrive en France et inquiète les scientifiques
Minuscule, presque invisible. Mais redoutablement efficace, la fourmi électrique s’installe dans le Var et fait craindre une diffusion bien au-delà de quelques jardins.

Repérée pour la première fois en France métropolitaine en 2022, cette espèce exotique envahissante inquiète chercheurs et autorités. Autant pour ses piqûres que pour l’impact écologique et économique qu’elle peut provoquer. D’après Le Figaro (avec l’AFP), l’éradication se heurte déjà à des freins administratifs et budgétaires.

Une fourmi de 1,5 millimètre qui change la vie d’un quartier
À La Croix-Valmer, station varoise en lisière de massifs forestiers et tournée vers la Méditerranée. L’histoire ressemble d’abord à une série de désagréments estivaux. Des piqûres répétées, des irritations, parfois des cloques, et une douleur vive. Qui surprend par l’écart entre la taille de l’insecte et la violence ressentie.
La responsable a un nom latin, Wasmannia auropunctata, surnommée « fourmi électrique » ou « petite fourmi de feu ». Dans le Var, deux foyers sont désormais documentés, dont l’un, à La Croix-Valmer, représente plusieurs hectares. Et alimente la crainte d’un basculement d’échelle.
Cette fourmi n’est pas seulement un problème de confort. Les autorités sanitaires et les acteurs de la biodiversité rappellent que ses piqûres peuvent être très douloureuses. Et, chez certaines personnes allergiques, déclencher des réactions sévères. Sur le terrain, le sujet est aussi celui de la vitesse : plus l’espèce s’installe, plus elle devient coûteuse. Et parfois impossible — à éliminer.

Pourquoi la « fourmi électrique » est classée parmi les pires envahisseuses
Si les spécialistes s’alarment, c’est parce que Wasmannia auropunctata figure parmi les espèces invasives les plus dommageables au monde. Notamment dans les bases de référence sur les invasions biologiques. Elle a la capacité de former des populations très denses. De supplanter d’autres fourmis et de faire chuter les communautés d’arthropodes dans les zones colonisées. Ce qui entraîne des effets en cascade sur les chaînes alimentaires locales.
Autre point décisif, elle est désormais intégrée à l’arsenal réglementaire européen sur les espèces exotiques envahissantes. Dans le cadre du règlement UE 1143/2014 et de ses mises à jour : être inscrite sur ces listes signifie. En théorie, une obligation de prévention, de surveillance. Et de gestion coordonnée au niveau des États.
En clair, la France n’a pas affaire à une nuisance banale. Mais à une espèce dont la littérature scientifique. Et l’expérience d’autres territoires montrent le potentiel de dégâts rapides, profonds et durables.

Le Var comme laboratoire malgré lui : deux foyers, une même alerte
La première super-colonie identifiée en France métropolitaine l’a été à Toulon en 2022. À l’époque, les informations publiques évoquent une installation probablement liée au transport de plantes. Un scénario classique dans les introductions d’invertébrés exotiques. Pots, mottes, terreau, déchets verts et circulation de végétaux deviennent des vecteurs involontaires.
À lire aussi
Depuis, un second foyer a été confirmé à La Croix-Valmer. Ce qui change la donne, ce n’est pas uniquement la surface évoquée, mais la localisation : à proximité d’espaces naturels, donc avec un risque accru de diffusion vers des milieux où la lutte est plus complexe. Et les conséquences écologiques plus difficiles à contenir.
Le point de tension est aussi financier. La lutte contre une espèce invasive exige du temps long, des équipes, des traitements répétés. Une logistique d’accès aux propriétés, et un suivi pour éviter la réinfestation. Or, dans le cas varois, les acteurs locaux décrivent un financement encore fragmenté. Alors que les biologistes insistent sur une règle simple : éradiquer un foyer et en laisser prospérer. Un autre à quelques dizaines de kilomètres revient souvent à déplacer le problème plutôt qu’à le résoudre.
Une menace aussi pour les animaux : l’inquiétante question de la cécité
C’est l’aspect qui frappe le plus l’opinion : dans certains territoires où la fourmi s’est durablement implantée, des cas de kératites et de lésions oculaires chez les animaux domestiques ont été rapportés, au point d’associer l’espèce à des épisodes de cécité chez des chats et des chiens. Des organismes spécialisés sur les espèces invasives, ainsi que des structures de lutte locale, mentionnent explicitement ce risque dans leurs fiches d’information.
Le mécanisme n’a rien de « mystérieux » au sens médiatique : quand les densités sont très élevées, que les fourmis se retrouvent dans les maisons, les jardins, les paniers, les tissus, ou près des gamelles, les interactions avec la peau et les muqueuses se multiplient. La répétition des piqûres et la localisation (notamment autour des yeux) peuvent conduire à des inflammations graves, surtout dans des contextes d’infestation massive.
En France, les autorités veulent éviter d’en arriver à des situations « à la hawaïenne » ou « à la galápaguienne », où l’espèce est devenue un enjeu de santé publique, de bien-être animal et de conservation de la biodiversité.

Espèces invasives : un choc écologique… et une facture qui grimpe vite
La fourmi électrique est un symptôme d’un phénomène plus vaste. Les espèces exotiques envahissantes font partie des grandes causes d’érosion de la biodiversité, avec des impacts qui ne se limitent pas à la disparition d’une espèce locale : elles modifient des habitats, déplacent des équilibres entre prédateurs et proies, perturbent la pollinisation, et peuvent introduire des pathogènes. L’Office français de la biodiversité insiste sur le fait que l’humain est au cœur du phénomène, via le commerce, les transports, l’aménagement du territoire et la circulation de biens vivants.
À l’échelle mondiale, le coût économique des invasions biologiques est devenu vertigineux : une estimation largement reprise dans la littérature et par des institutions scientifiques évoque près de 1 300 milliards de dollars de coûts cumulés sur plusieurs décennies, signe d’un problème qui s’amplifie avec la mondialisation des échanges. En France, des travaux compilant des coûts documentés estiment une fourchette allant de 1,1 à 10,2 milliards d’euros sur 25 ans, ce qui souligne à la fois l’ampleur des dommages et la difficulté à tout comptabiliser.
À lire aussi
Ce qui rend ces crises particulièrement complexes, c’est la temporalité. Une espèce invasive coûte relativement peu tant qu’elle est cantonnée à un foyer. Mais une fois la « phase d’explosion » enclenchée, la lutte devient structurelle, répétitive, et souvent partagée entre collectivités, propriétaires privés, filières économiques et services de l’État.

Exemple 1 : le frelon asiatique, une invasion devenue dépense permanente
Le frelon asiatique (Vespa velutina nigrithorax) illustre parfaitement ce basculement. Introduit accidentellement, il s’est diffusé en France au point d’imposer, chaque année, des campagnes de surveillance et de destruction de nids. Des analyses institutionnelles ont montré que la lutte représente plusieurs millions d’euros par an et que le coût augmente avec le temps, tandis que l’espèce exerce une pression importante sur les abeilles domestiques et d’autres insectes.
Le parallèle avec la fourmi électrique est instructif : quand l’invasion devient « installée », on ne parle plus d’éradication, mais de gestion à long terme. Autrement dit, une dépense chronique, et un écosystème durablement modifié.
Exemple 2 : la jussie, une plante aquatique qui étouffe les milieux humides
Autre exemple, moins spectaculaire mais tout aussi destructeur : les jussies (Ludwigia), plantes aquatiques originaires d’Amérique du Sud. En France, elles forment des tapis denses qui gênent l’écoulement, réduisent la lumière disponible, modifient l’oxygénation de l’eau et concurrencent la flore locale. L’OFB rappelle une introduction historique liée à l’ornementation et une progression alimentée par les fragments végétaux transportés par l’eau ou les activités humaines.
Comme pour les fourmis, l’élément clé est la dissémination « banale » : un nettoyage de bassin, des déchets verts déposés au mauvais endroit, un petit bout de plante accroché à un outil, et l’invasion repart. Dans les marais, les canaux ou les étangs, l’élimination réclame des opérations répétées, souvent coûteuses, et rarement définitives.
Pourquoi l’éradication est si difficile : biologie, logistique et… nos habitudes
Dans le cas de la fourmi électrique, la science s’intéresse désormais à la route d’entrée et aux conditions qui favorisent sa survie en Europe du Sud. L’Inrae a publié en 2025 des travaux visant à mieux identifier les routes d’invasion et les origines des populations détectées récemment, en combinant génétique et analyses de dispersion.
Mais la biologie ne fait pas tout. Le facteur humain est central : circulation de plantes en pot, importations horticoles, échanges entre particuliers, déchèteries saturées, composts domestiques, chantiers paysagers. Les administrations peuvent aussi se retrouver prises entre deux exigences : agir vite, tout en évaluant les risques toxicologiques et environnementaux des produits utilisés, notamment lorsque des dérogations sont nécessaires.
Enfin, la question budgétaire est omniprésente. Les espèces invasives imposent d’investir tôt pour économiser plus tard. Le problème, c’est que le bénéfice d’une éradication réussie est… invisible : c’est une catastrophe qui n’a pas eu lieu.
La fourmi électrique, un test grandeur nature pour la prévention en France
L’affaire varoise dépasse le simple récit d’un insecte douloureux. Elle pose une question très concrète : la France est-elle capable d’agir assez tôt contre une espèce invasive, avant qu’elle ne transforme la gestion en dépense permanente ? Les scientifiques le répètent depuis des années, et l’Europe a construit un cadre juridique pour cela : la prévention et l’intervention rapide coûtent moins cher que la cohabitation forcée.
La fourmi électrique, parce qu’elle est petite, discrète et transportée malgré nous, rappelle brutalement notre vulnérabilité à la mondialisation du vivant. Et elle montre, surtout, que la biodiversité ne se joue pas seulement dans des réserves lointaines : elle se joue aussi dans un lotissement, un pot de fleurs, une benne de déchets verts, et dans la capacité collective à prendre au sérieux les premiers signaux.