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En 1794, l’armée française promet 600 bouteilles de vin à qui retrouvera un crâne caché dans Maastricht : 230 ans plus tard, il est toujours à Paris

Publié par Hannah Maline le 04 Nov 2026 à 19:57

Il dormait sous terre depuis 66 millions d’années, dans les carrières de craie qui bordent la Meuse. Exhumé au XVIIIe siècle, ce crâne géant a enflammé les savants, nourri des procès et des légendes, puis traversé une guerre. Aujourd’hui exposé à Paris, il fait l’objet d’une demande officielle de restitution. Mais l’histoire la plus célèbre à son sujet est sans doute fausse.

Un crâne fossile géant de mosasaure émerge de la craie dans une carrière souterraine

Une mâchoire géante au fond des carrières

Sous la colline Saint-Pierre, au sud de Maastricht, les ouvriers taillent la craie depuis des siècles. Leurs galeries s’étendent sur des kilomètres, et ce calcaire tendre, formé au fond d’une mer chaude et peu profonde, recèle régulièrement des fossiles. Des coquillages, des dents de requin, parfois des os.

Au début des années 1770, les carriers mettent au jour quelque chose qui ne ressemble à rien de connu. Une mâchoire de plus d’un mètre, garnie de dents coniques, prise dans la roche. Les dates varient selon les sources, de 1770 à 1780, mais les spécialistes du Muséum national d’histoire naturelle situent la découverte entre 1770 et 1774. Le bloc est dégagé avec précaution, et le fossile devient vite une curiosité célèbre dans toute l’Europe savante.

Personne ne sait alors ce que c’est. Le médecin Johann Leonard Hoffmann, grand collectionneur de fossiles de la région, y voit un crocodile. Le naturaliste néerlandais Petrus Camper penche pour une baleine à dents. Le débat dure des années, sans que personne imagine la vérité : il s’agit d’un animal qui n’existe plus.

Le fossile est conservé chez le chanoine Theodorus Godding, membre du chapitre de la cathédrale de Maastricht. La ville est alors une place forte stratégique, disputée par toutes les puissances de l’époque. Et en 1794, la guerre arrive à ses portes.

Le siège de 1794 et les 600 bouteilles de vin

À l’automne 1794, les armées de la Révolution française, sous le commandement du général Kléber, assiègent Maastricht. La ville capitule début novembre. Avec les soldats arrive une commission de savants chargée de repérer les trésors scientifiques et artistiques à envoyer à Paris. Parmi eux, le géologue Barthélemy Faujas de Saint-Fond, qui sait exactement ce qu’il cherche : le grand fossile des carrières.

Mais le crâne a disparu. Selon le récit qui va faire sa légende, le chanoine l’aurait caché quelque part en ville pour le soustraire aux Français. Faujas aurait alors promis une récompense spectaculaire : 600 bouteilles de vin à qui ramènerait le fossile. Le lendemain, douze grenadiers se présentent avec le crâne, intact.

Le précieux butin est emballé et expédié à Paris. Il arrive au début de l’année 1795, est déclaré patrimoine national et rejoint les collections du tout nouveau Muséum national d’histoire naturelle, au Jardin des Plantes. Le hasard veut qu’un jeune anatomiste y prenne ses fonctions au même moment. Il s’appelle Georges Cuvier.

Le récit de Faujas, publié quelques années plus tard, devient l’histoire officielle. On y lit aussi que Hoffmann aurait été le premier à exhumer le fossile, et que le chanoine Godding le lui aurait arraché par un procès, en usant de son influence. Une belle histoire de savant spolié, de chanoine rusé et de soldats récompensés. Le problème, c’est qu’elle ne tient pas.

Des grenadiers français transportent une caisse dans les rues de Maastricht en 1794

Une légende inventée pour justifier un butin

Quand les historiens se sont penchés sur les archives, au XXe siècle, l’histoire s’est effondrée. Aucun document ne prouve que Hoffmann ait jamais possédé le fossile. Aucune trace de procès entre lui et le chanoine. Godding semble avoir été le propriétaire légitime depuis le début, et rien n’indique qu’il ait jamais été indemnisé pour sa perte.

Quant aux 600 bouteilles de vin, elles relèvent probablement de la mise en scène. Pour les historiens, Faujas de Saint-Fond a sans doute embelli, voire inventé, une partie de son récit pour une raison simple : présenter comme une affaire honorable ce qui était en réalité une confiscation par la force armée. Le savant héroïque, le propriétaire peu scrupuleux et la récompense généreuse forment un scénario commode pour habiller un butin de guerre.

Ce qui est certain, en revanche, c’est ce que le crâne est devenu entre les mains de Cuvier. En l’étudiant, l’anatomiste comprend qu’il ne s’agit ni d’un crocodile ni d’une baleine, mais d’un lézard marin géant, sans équivalent dans le monde vivant. En 1808, il publie la description du « grand animal fossile de Maëstricht ». Ce fossile l’aide à défendre une idée alors révolutionnaire : des espèces entières ont existé, puis disparu. Le crâne de Maastricht devient ainsi l’une des pièces fondatrices de la paléontologie.

L’animal reçoit son nom en 1822 : Mosasaurus, le « lézard de la Meuse », du nom du fleuve qui coule au pied des carrières. Son nom d’espèce, hoffmannii, rend hommage au médecin de la légende, qui ne l’avait pourtant sans doute jamais possédé. Les études estiment que ce prédateur pouvait atteindre de 12 à 17 mètres de long. Il régnait sur les mers à la toute fin du Crétacé, une période que les géologues appellent d’ailleurs le Maastrichtien, du nom de la ville.

Ce que Maastricht réclame aujourd’hui

Depuis plus de deux siècles, le crâne n’a pas quitté Paris. Il est toujours exposé au Muséum, où chacun peut le voir. Maastricht, elle, n’en possède qu’une copie en plâtre. Et la ville n’a jamais vraiment accepté la perte.

Les tentatives de récupération ont commencé tôt. Entre 1824 et 1827, après la chute de Napoléon, la propre fille du chanoine Godding a essayé de faire rendre le fossile à sa famille. Sans succès. La question est revenue sur la table à plusieurs reprises depuis, sans jamais aboutir.

En décembre 2023, le musée d’histoire naturelle de Maastricht a relancé l’affaire en demandant publiquement à la France de restituer ce qu’il considère comme un butin de guerre. Pour les paléontologues néerlandais, l’enjeu dépasse la fierté locale : ce crâne est le spécimen de référence de l’espèce, celui auquel on compare tous les mosasaures découverts depuis. Le débat rejoint celui, plus large, de la restitution des œuvres et objets saisis pendant les conquêtes révolutionnaires et napoléoniennes, dont beaucoup sont encore dans les musées français.

Pour l’instant, rien n’a bougé. Le lézard de la Meuse reste au Jardin des Plantes, à 350 kilomètres des carrières où il avait dormi pendant 66 millions d’années.

Les mosasaures n’ont pas fini de fasciner : son cousin le tylosaure, un « T. rex » des mers de 13 mètres, deux fois plus grand qu’un grand requin blanc, terrorisait les mêmes océans. Et la question de savoir à qui appartient une œuvre déplacée revient régulièrement, comme pour ce Renoir acheté 7 dollars dans une brocante qui ne lui a jamais appartenu, ou pour la Joconde, dont le vol en 1911 en a fait la star mondiale qu’elle est devenue.

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