Elle paie 7 dollars un carton de bric-à-brac dans une brocante pour un vieux cadre : c’était un Renoir, mais il ne lui a jamais appartenu
Une poupée, une vache en plastique et un petit tableau encadré, le tout pour 7 dollars. Trois ans plus tard, une maison d’enchères estime la toile jusqu’à 100 000 dollars. Mais un journaliste va retrouver dans les archives d’un musée une fiche de 1951 qui change toute l’histoire.

Un carton à 7 dollars sur un marché aux puces
L’histoire, telle que l’acheteuse l’a racontée, commence fin 2009 à Harpers Ferry, en Virginie-Occidentale. Martha Fuqua, une ancienne professeure d’éducation physique de Virginie, flâne sur un marché aux puces. Elle repart avec un carton vendu en lot pour 7 dollars, qui contient une poupée Paul Bunyan, une vache en plastique et un petit tableau dans un cadre doré.
Selon son récit, c’est le cadre qui l’intéresse. Le tableau lui-même ne paie pas de mine : un paysage de rivière, peint dans des tons de rose, de bleu et de vert, qui mesure à peine 14 centimes sur 23. Une plaque sur le cadre porte pourtant un nom : Renoir.
Le tableau reste chez elle pendant près de trois ans. Puis, en 2012, elle décide d’en avoir le cœur net et l’apporte à The Potomack Company, une maison d’enchères d’Alexandria, en Virginie.
L’expertise qui fait exploser le prix
Les spécialistes de la maison d’enchères prennent le tableau au sérieux. Après des recherches, notamment auprès de la National Gallery of Art de Washington, et l’avis d’un expert de Renoir, le verdict tombe : la toile est authentique. Il s’agit de « Paysage Bords de Seine », un petit paysage peint par Pierre-Auguste Renoir en 1879.
La légende qui l’accompagne ajoute à son charme. Renoir l’aurait peint sur place, sur une serviette de lin, dans un restaurant des bords de Seine, pour la femme qu’il aimait. La maison d’enchères retrace aussi son parcours : le tableau a été vendu en 1926 par la galerie parisienne Bernheim-Jeune à Herbert L. May, un avocat et collectionneur de Baltimore.
L’estimation est fixée entre 75 000 et 100 000 dollars, et la vente est programmée pour fin septembre 2012. L’acheteuse, qui reste alors anonyme, est surnommée « Renoir Girl » par la presse américaine. Pour un carton payé 7 dollars, l’affaire semble tenir du conte de fées. Une question reste pourtant sans réponse : comment un Renoir a-t-il pu finir dans un lot de bric-à-brac ?
La fiche de 1951 qui change tout

Ian Shapira, journaliste au Washington Post, s’y intéresse. Il suit la piste de la famille May et finit par appeler la bibliothèque du Baltimore Museum of Art, auquel Saidie May, l’ex-épouse du collectionneur, avait légué ses œuvres. Dans les archives, il trouve une fiche de prêt : « Paysage Bords de Seine » avait été prêté au musée en 1937. Le musée vérifie ensuite ses propres registres. Le tableau y a été déclaré volé le 17 novembre 1951, et le rapport de police de l’époque l’estimait à 2 500 dollars.
La vente est aussitôt annulée et le FBI saisit le tableau. L’affaire prend alors un autre tour. Le frère de l’acheteuse conteste publiquement l’histoire de la brocante et affirme que le tableau se trouvait dans l’atelier de leur mère. Des proches de la famille disent aussi l’avoir vu chez elle dans les années 1980 et 1990. Martha Fuqua, de son côté, assure avoir acheté de bonne foi et ignorer que l’œuvre était authentique ou volée.
En janvier 2014, la juge fédérale Leonie Brinkema tranche. Elle ne se prononce pas sur la sincérité du récit de la brocante. Elle juge seulement que le musée a apporté des preuves accablantes du vol, et qu’on ne peut pas devenir légalement propriétaire d’un bien volé, même de bonne foi. Le tableau doit retourner à Baltimore, et l’acheteuse n’est pas indemnisée.
L’après : le retour du Renoir à Baltimore
Le petit paysage a rejoint les collections du Baltimore Museum of Art, qui l’a présenté au public dans une exposition intitulée « The Renoir Returns », du 30 mars au 20 juillet 2014. Ce qui s’est passé entre le vol de 1951 et l’apparition du tableau sur un marché aux puces reste inconnu.
Ironie de l’histoire, toute cette publicité n’a pas fait grimper sa cote. Une expertise commandée par le FBI a évalué la toile à environ 22 000 dollars, loin de l’estimation de la maison d’enchères, en partie à cause des doutes sur son origine.
Les brocantes américaines ont fait d’autres fortunes moins contestées. Il y a cet homme qui a payé 4 dollars un vieux tableau pour son cadre et trouvé derrière la toile un texte de 1776 adjugé 2,42 millions. Il y a aussi ce petit bol à fleurs acheté 35 dollars dans un vide-grenier, adjugé plus de 700 000 dollars l’année suivante. Et parfois, c’est l’acheteur qui fait faux bond : ce vase assuré 800 livres est parti à 43 millions, avant que l’acheteur refuse de payer.