Ils vident le pavillon d’une tante dans la banlieue de Londres et confient un vase assuré 800 livres à une petite salle des ventes : il part à 43 millions, et l’acheteur refuse de payer
À Pinner, une banlieue tranquille du nord-ouest de Londres, une vieille dame, Patricia Newman, vient de mourir. Sa sœur et son neveu, Tony Johnson, un avocat à la retraite, vident la maison. Parmi les meubles en acajou, un vase chinois sur une étagère de livres. Il est dans la famille depuis les années 1930 au moins, personne ne sait d’où il vient, et il est assuré pour 800 livres. Ils le confient avec le reste à Bainbridges, une petite salle des ventes installée dans un entrepôt de Ruislip, à cinq kilomètres de là. Ils ne se doutent pas qu’ils vont assister à la vente la plus folle de l’histoire de l’art chinois.

Le vase que personne n’avait regardé
Chez Bainbridges, c’est en déballant les cartons qu’un employé, Luan Grocholski, tombe en arrêt devant l’objet. Un vase de 40 centimètres, à double paroi ajourée, décoré de poissons et d’émaux de la famille rose. Les consultants de la maison l’identifient comme une porcelaine impériale de l’époque de l’empereur Qianlong, fabriquée vers 1740. Pas une copie : une pièce de commande impériale, d’une complexité de fabrication que seuls les ateliers du palais maîtrisaient.
Comment est-il arrivé à Pinner ? Bainbridges reconnaît qu’on ne le saura jamais. Certains spécialistes avancent qu’il a pu sortir de Chine lors du sac du Palais d’été par les troupes franco-britanniques, en 1860. L’estimation est fixée entre 800 000 et 1,2 million de livres. Pour une maison qui vend d’ordinaire du mobilier de succession, c’est déjà énorme.
11 novembre 2010 : le marteau tombe à 43 millions
Le jour de la vente, la petite salle de Ruislip est pleine d’acheteurs asiatiques et de téléphones. Les enchères partent, dépassent le million, puis dix, puis vingt. Peter Bainbridge, le commissaire-priseur, racontera qu’il s’est contenté de faire son métier jusqu’au coup de marteau, et qu’il n’a réalisé qu’ensuite. L’adjudication tombe à 43 millions de livres, à un enchérisseur chinois au téléphone. Avec les 20 % de frais, la facture atteint 51,6 millions, plus de 50 fois l’estimation. Le neveu et sa mère doivent sortir de la salle pour prendre l’air.
C’est le record mondial pour une œuvre d’art chinoise. Les journaux du monde entier reprennent les détails : le vase assuré 800 livres, l’étagère, le pavillon de banlieue. Le conte de fées est parfait. Il va durer deux mois.
L’acheteur qui ne paie pas
Début 2011, Prospect Magazine révèle que le vase n’a toujours pas été payé. L’acheteur, dont l’identité n’est jamais révélée, conteste les 8,6 millions de livres de commission. Bainbridges refuse de les réduire. Le vase part dans un coffre, à une adresse tenue secrète, et le bras de fer s’installe. Un an passe, puis deux. La famille Johnson, qui a cru une soirée à la fortune, attend un virement qui n’arrive pas. Bainbridges reçoit un acompte, jamais le solde.
En janvier 2013, la maison jette l’éponge et confie le vase à Bonhams, à Hong Kong, qui le vend de gré à gré à un autre acheteur asiatique anonyme. Le prix n’est pas divulgué ; les sources proches du dossier parlent de 20 à 25 millions de livres. Soit moins de la moitié de l’enchère de 2010. C’est pourtant ce montant-là, 20 millions de livres, que le Guinness retient comme record du vase le plus cher jamais vendu.
L’après : le jumeau réapparaît
L’histoire a une suite. Le vase de Pinner avait un jumeau, fabriqué pour le même empereur. En octobre 2018, Sotheby’s le vend à Hong Kong pour un peu plus de 19 millions de livres, avec une provenance documentée depuis un siècle. Quant à Bainbridges, la salle de Ruislip a gardé la vidéo de la vente sur son site et a remplacé le « i » de son logo par un dessin du vase, avant que Peter Bainbridge ne raccroche le marteau en 2022, après 43 ans de carrière.
Les greniers anglais n’ont pas fini de surprendre : un vase mis en vente 2 000 euros est parti pour une somme folle, et un vase acheté 5 euros dans une boutique solidaire a été estimé à six chiffres grâce à un détail minuscule. Et pour la plus belle plus-value du genre, il y a toujours le petit bol acheté 3 dollars dans un vide-grenier de New York, adjugé 2,2 millions par Sotheby’s, et l’œuf Fabergé acheté 14 000 dollars pour être fondu.