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En 1925, un faux fonctionnaire convainc des ferrailleurs que Paris va démonter la tour Eiffel : l’un d’eux paie, et l’escroc revient tenter le coup

Publié par Hannah Maline le 30 Oct 2026 à 6:34

Au printemps 1925, un homme élégant réunit les plus gros ferrailleurs de Paris dans un salon de l’Hôtel de Crillon. Il leur annonce, sous le sceau du secret, que la ville a décidé de se débarrasser de la tour Eiffel. L’un d’eux repart convaincu d’avoir fait l’affaire du siècle.

Une coupure de presse qui lui donne une idée

En 1925, la tour Eiffel n’a que 36 ans, et elle n’est pas encore le symbole intouchable qu’on connaît. Construite pour l’Exposition universelle de 1889, elle devait au départ n’être que provisoire. Écrivains et artistes l’avaient traitée de « squelette disgracieux » ou de « cheminée d’usine ».

Surtout, elle coûte cher. La peinture s’écaille, le fer rouille, l’entretien pèse sur les finances de la ville. Cette année-là, un journal parisien se fait l’écho de ces difficultés et pose la question qui fâche : faudra-t-il un jour s’en séparer ?

Dans sa chambre d’hôtel, un lecteur s’arrête sur l’article. Il se fait appeler le « comte Victor Lustig ». Il parle plusieurs langues, s’habille comme un banquier et vit depuis des années de combines. Aux États-Unis, il vend à de riches naïfs une « machine à dupliquer les billets » qui ne fait que recracher les vrais billets qu’il y a cachés. Il ne lui faut pas longtemps pour transformer la coupure de presse en plan.

Le rendez-vous secret de l’Hôtel de Crillon

Lustig fait imprimer de faux papiers à en-tête officiels. Il se présente comme un haut fonctionnaire du ministère des Postes et Télégraphes, cartes de visite contrefaites à l’appui. Puis il écrit aux plus gros ferrailleurs de Paris : cinq selon la plupart des récits, six selon d’autres.

Le lieu du rendez-vous n’est pas choisi au hasard. C’est l’Hôtel de Crillon, palace de la place de la Concorde fréquenté par les diplomates. Difficile d’imaginer une arnaque dans un décor pareil.

Une fois les hommes réunis, Lustig leur expose le projet : la ville va faire démonter la tour et la vendre au poids. Il y a environ 7 000 tonnes de fer à récupérer. Le marché ira au plus offrant. Mais l’affaire doit rester absolument secrète : si la nouvelle fuitait, ce serait un scandale national. Pour achever de les convaincre, il les emmène visiter le monument.

Le ferrailleur qui voulait se faire un nom

Quatre des invités se montrent prudents. Le cinquième, André Poisson, mord à l’hameçon. C’est un entrepreneur encore peu connu, qui rêve de se faire une place parmi les grands noms des affaires parisiennes. Démonter la tour Eiffel serait le chantier d’une vie.

Selon la version la plus répandue, Poisson a un doute au dernier moment : tout va trop vite, tout est trop discret. Lustig retourne alors la situation. Il se confie en fonctionnaire mal payé, qui aimerait bien un « petit geste » pour faire pencher la balance. Pour Poisson, c’est la preuve qu’il a affaire à un vrai fonctionnaire. Il paie le prix convenu, et le pot-de-vin en plus.

La somme exacte varie selon les sources. Slate parle de 70 000 francs empochés par l’escroc. Lustig, lui, file aussitôt en Autriche avec l’argent.

La honte, meilleure alliée de l’escroc

C’est là que le plan devient génial. Quand André Poisson comprend qu’il a été dupé, il ne va pas voir la police. Il a trop honte. Raconter qu’il a acheté la tour Eiffel à un inconnu dans une chambre d’hôtel, c’est se ridiculiser dans tout le milieu des affaires.

Pendant des semaines, Lustig guette les journaux depuis l’Autriche. Aucun article ne parle de l’escroquerie : personne ne le recherche. Il en tire une conclusion logique pour un escroc : ce qui a marché une fois peut marcher deux fois.

Il revient vendre la tour une seconde fois

Lustig rentre donc à Paris et recommence avec un nouveau groupe de ferrailleurs. Même mise en scène, mêmes faux papiers, même promesse de secret. Mais cette fois, la victime choisie ne se tait pas. Elle prévient la police avant d’avoir payé.

Lustig s’enfuit à temps. Il quitte la France et repart aux États-Unis, où il reprend ses vieilles combines, notamment la fausse monnaie. En 1935, les services secrets américains finissent par l’arrêter. Il est condamné à 15 ans de prison et passe une partie de sa peine à Alcatraz. Il meurt d’une pneumonie en 1947, dans un établissement pénitentiaire médicalisé du Missouri.

L’après : une légende tenace

Il reste une part de mystère dans cette histoire. Lustig a utilisé des dizaines de noms différents, et une partie de ce qu’on sait de lui vient de ses propres récits ou d’enquêtes écrites bien après. Le nombre exact de ferrailleurs ou le montant versé par André Poisson changent selon les versions. Le cœur de l’affaire, lui, est solidement documenté : la tour a bel et bien été « vendue » à un homme qui y a cru.

Une anecdote circule depuis : on aurait retrouvé dans sa cellule une carte postale de la tour Eiffel, annotée du mot « vendue ». Rien ne permet de le vérifier. Mais l’histoire continue d’inspirer : elle a même donné un spectacle musical joué à Paris, au théâtre Bobino.

Quant à la tour, elle n’a jamais été démontée. Elle est devenue l’un des monuments les plus visités au monde. Pour mesurer ce que Poisson croyait acheter, plongez dans les chiffres fous de la tour Eiffel et ses 2,5 millions de rivets. Et pour une autre affaire où un contrat a été pris au mot, relisez l’histoire de cet Américain qui voulait un avion de chasse contre des points Pepsi.

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