En 2010, des milliers de camions se figent sur 100 km en Chine, direction Pékin : le bouchon dure 12 jours et l’eau se vend 15 fois son prix
Le 14 août 2010, le trafic ralentit sur la route nationale 110 et l’autoroute Pékin-Tibet, entre la Mongolie-Intérieure et la capitale chinoise. Rien d’anormal sur cet axe : la circulation y a augmenté de 40 % par an pendant plusieurs années, et le volume dépasse de 60 % ce pour quoi la route a été conçue. Sauf que cette fois, les camions ne repartent pas. Ni le lendemain, ni la semaine suivante. Les chauffeurs vont vivre douze jours sur le bitume, et des villageois vont bâtir une économie entière autour d’eux.

Le charbon qui n’a plus de train
La G110 est l’une des grandes artères du pays : environ 1 400 kilomètres de Pékin vers Jining, en Mongolie-Intérieure. Depuis 2009, la région produit du charbon à un rythme inédit : 602 millions de tonnes extraites et transportées cette année-là, 730 millions attendues en 2010. Le rail ne suit pas. Le charbon part donc par camion, vers les centrales de Pékin, sur une route pensée pour bien moins.
S’ajoute un détail qui en dit long : une partie des camions roule surchargée, sans les papiers de leur cargaison, et fait un détour pour éviter un poste de contrôle de qualité du charbon installé sur la nationale 208. Résultat : encore plus de poids lourds sur la G110.
Des travaux qui coupent la route en deux
Le 14 août, un pic de trafic de camions vers Pékin déclenche le premier ralentissement. Cinq jours plus tard commencent des travaux d’entretien sur la nationale 110. Ils réduisent la capacité de la route de moitié et ne doivent pas s’achever avant la mi-septembre. Entre-temps, des pannes et des accrochages mineurs figent un peu plus la file. Les voitures intercalées entre les camions n’ont aucune échappatoire.
Le bouchon s’étire sur plus de 100 kilomètres, pour l’essentiel entre le district de Jining et celui de Dongsheng, à Ordos. Certains conducteurs avancent d’un kilomètre par jour. D’autres racontent avoir passé cinq jours au même endroit, à dormir dans leur cabine et à jouer aux cartes sur l’asphalte.
L’eau à 15 yuans et les nouilles à vélo
Les habitants des villages voisins comprennent vite l’aubaine. Ils descendent sur la route avec de l’eau, des nouilles instantanées, des cigarettes. Une bouteille d’eau qui vaut 1 yuan en temps normal se vend 15 yuans dans la file. Le prix des nouilles instantanées fait plus que tripler. Certains vendeurs installent des boutiques mobiles sur des vélos et remontent la colonne de camions pour servir les chauffeurs. L’embouteillage devient un marché.
Le 23 août, l’AFP annonce un bouchon de neuf jours sur 100 kilomètres. Le lendemain, le Telegraph, le Guardian et The Hindu parlent du plus long embouteillage jamais enregistré. Le Globe and Mail prévient qu’il pourrait durer des semaines. Les autorités réagissent : elles autorisent davantage de camions à entrer dans Pékin, surtout la nuit, et demandent aux transporteurs de suspendre leurs rotations ou de prendre d’autres itinéraires.
L’après : disparu en une nuit, revenu en septembre
Le 26 août 2010, l’embouteillage s’est pour l’essentiel dissipé. Entre Pékin et la Mongolie-Intérieure, il ne reste que des ralentissements aux péages. Un journaliste du Christian Science Monitor titre sur un bouchon « disparu du jour au lendemain ». Il aura duré douze jours.
Il n’a pas disparu longtemps. Début septembre 2010, le China Daily signale que le monstre est de retour sur le même axe. Les causes n’avaient pas bougé : trop de charbon, pas assez de rails, une route dépassée par son trafic. Quinze ans plus tard, la G110 reste citée dans toutes les listes des pires embouteillages de l’histoire, loin devant le bouchon Lyon-Paris de 1980 ou celui de la réunification allemande en 1990. Ce n’est pas la seule fois où le béton chinois a été pris de vitesse par la réalité : à Canton, une femme a refusé pendant dix ans de vendre ses 40 m², et un pont à quatre voies a été construit autour de sa maison. Et au Japon, une tour de bureaux d’Osaka a dû laisser passer une autoroute en plein milieu de ses étages.