La Défense avant les gratte-ciels : des bidonvilles, des usines et une cathédrale de béton
Imagine l’ouest de Paris à la fin des années 50 : pas une tour de verre à l’horizon, mais des pavillons, des usines et des baraques de fortune. C’est là que va pousser le plus grand quartier d’affaires d’Europe.
Aujourd’hui, 180 000 salariés y défilent chaque jour. Mais l’histoire de La Défense commence par un pari que beaucoup jugeaient fou, et qui a failli tourner court.
Le décor que plus personne n’a en tête
Avant d’être un symbole de la finance, ce coin de l’Ouest parisien était une zone pavillonnaire et industrielle. Rien d’un quartier prestigieux : on y trouvait aussi les bidonvilles de Nanterre, vestiges de l’après-guerre.
Un décor très éloigné des verticales de verre que tu connais. Le quartier ressemblait à une banlieue ordinaire, en bordure d’une capitale qui manquait de place pour ses bureaux.

C’est dans ce paysage modeste que l’État décide, en 1958, de tout changer. En septembre de cette année-là, il crée l’EPAD, un établissement public chargé de construire, gérer et animer le futur quartier.
La même année sort de terre le Cnit, le Centre des nouvelles industries et technologies. Et celui-là n’a rien de discret.
Une « cathédrale » plantée au milieu des baraques
Le Cnit, c’est une immense voûte de béton de 50 mètres de haut et 218 mètres de portée. Elle a été posée en défi face aux bidonvilles voisins, comme un vaisseau venu d’ailleurs.
Ses architectes comptent Bernard Zehrfuss, et l’ingénieur Nicolas Esquillan, et Jean Prouvé a lui aussi participé au projet. Autant de grands noms pour un bâtiment qui voulait annoncer l’avenir.
Dans la foulée arrivent les premières tours, dont la tour Nobel et la tour Esso. Le quartier prend alors une direction très claire : monter vers le ciel, et tourner le dos à la ville traditionnelle.
Cette époque, c’est aussi celle de la France des Trente Glorieuses, qui invente ses nouveaux rituels de consommation, comme le premier Carrefour de 1963. Le pays rêve de modernité, et La Défense en est la vitrine.
Mais cette vitrine a failli se fissurer. Que s’est-il passé quand la crise est arrivée ?
Les années où personne ne voulait plus de bureaux
Après le boom des années 60, la décennie suivante devient plus incertaine. La crise économique freine l’élan du quartier, et la fascination pour les immeubles de grande hauteur retombe.
En 1973, La Défense compte 600 000 mètres carrés de bureaux inoccupés. Un chiffre énorme pour un quartier censé incarner l’avenir.
Pourtant, les chantiers continuent. En 1974, la tour UAP sort de terre, avec ses 52 étages et ses 28 ascenseurs. Elle s’appelle aujourd’hui la tour First, et culmine à 231 mètres avec son antenne.
La même année, à l’autre bout du monde, un autre lieu mythique se préparait à séduire les foules : Disney World, ouvert en 1971. Deux visions de l’avenir, deux manières de faire rêver.
Reste une question : à quoi ressemble ce quartier aujourd’hui, une fois la crise oubliée ?
Le quartier d’affaires qui ne s’arrête jamais
Aujourd’hui, La Défense est le premier quartier d’affaires d’Europe, entièrement consacré à l’économie tertiaire. Les gratte-ciels de verre et de béton ont remplacé les bidonvilles.
Le quartier compte environ 3 millions de mètres carrés de bureaux. Il est fréquenté par 180 000 salariés, et on y recense environ 20 000 habitants d’après les chiffres de 2009.

Le point d’orgue de cette transformation, c’est la Grande Arche, inaugurée le 14 juillet 1989, pour le bicentenaire de la Révolution. Elle mesure 110 mètres de haut, et son ouverture pourrait contenir Notre-Dame.
Elle s’inscrit dans la perspective qui relie le Louvre à l’Arc de Triomphe, à environ 4 kilomètres de là. Son architecte, Johan Otto von Spreckelsen, est mort en 1987, deux ans avant l’inauguration.
Même le parvis a une histoire mouvementée. La statue qui donne son nom au quartier a été déplacée en 1965, puis retirée plusieurs années pendant les travaux.
Ce n’est pas la seule chose que le temps a bousculée. Et si on te disait que tout ça répondait à une idée très précise ?
Pourquoi on a voulu tourner le dos à la ville
Pierre-Yves Guice, directeur général de Paris La Défense, l’explique : les théories de l’époque voulaient tourner le dos aux villes traditionnelles. Celles-ci étaient perçues comme sales et dangereuses.
L’idée, c’était donc de bâtir un quartier neuf, séparé du vieux Paris, où l’on travaille en hauteur. Le quartier est d’ailleurs en mutation permanente depuis les années 50.
Chaque génération y a posé sa pierre, comme elle l’a fait avec les jouets des enfants d’hier, sans savoir ce que la suivante en ferait. La tour de 1974 a même été entièrement rénovée entre 2007 et 2011.
La Défense ressemble à ces objets du quotidien qui changent de visage sans qu’on y prenne garde, un peu comme le téléphone fixe de nos parents. On ne les voit plus évoluer, et puis un jour, on compare.
À l’époque du Cnit, on chantait encore les chansons d’Édith Piaf à la radio. Difficile d’imaginer, depuis les cafés de l’époque, qu’une forêt de tours viendrait un jour remplacer les baraques.
Et dans 30 ans ?
Un quartier de baraques est devenu une forêt de tours. Il y a 65 ans, personne ne l’aurait parié.
Dans 30 ans, nos descendants regarderont sans doute nos open spaces et nos tours de verre avec la même stupéfaction. Et ils nous trouveront tout aussi dingues.
Si tu aimes ces bonds dans le temps, plonge dans cette éphéméride où un vélo a changé l’histoire de France. Elle réserve quelques surprises.