Musée Grévin en 1882 : un patron de presse voulait montrer ses « unes » en cire
Le 5 juin 1882, des Parisiens poussent la porte d’un nouveau lieu sur les grands boulevards. À l’intérieur, des personnalités les attendent, immobiles, sans dire un mot. Leur point commun : elles sont toutes en cire.
Cent quarante-quatre ans plus tard, le musée Grévin attire environ 700 000 visiteurs par an. Mais son idée de départ n’a rien d’une attraction touristique, et le nom du musée cache une drôle d’histoire.
Un journal qui voulait donner un visage à ses articles
Tout part d’un journaliste. Arthur Meyer dirige Le Gaulois, un quotidien qui cite chaque jour des personnalités que les lecteurs ne connaissent que par leur nom. En 1881, il s’interroge sur la meilleure façon de répondre à leur curiosité : ils veulent voir ces têtes.
Son idée tient en une formule : un journal en trois dimensions. Il imagine un lieu où le public pourrait enfin mettre un visage sur ceux qui font la une.
Pour la réaliser, il fait appel à Alfred Grévin, caricaturiste, costumier de théâtre et sculpteur. Ce dernier s’investit tellement qu’il donne son nom au musée. Pourtant, ce nom n’est peut-être pas celui du vrai cerveau de l’affaire.

Le sculpteur qui a donné son nom… sans être l’architecte du succès
Une thèse d’histoire consacrée au musée, couvrant la période 1882-2001, avance un constat surprenant. Meyer voulait créer un journal plastique et une entreprise rentable. Le rôle du dessinateur Grévin, lui, aurait été insignifiant.
Le vrai tournant viendrait d’ailleurs. Dès 1883, le financier Gabriel Thomas, à l’origine de la société de la tour Eiffel et du Théâtre des Champs-Élysées, permet au musée de se développer vite. La famille Thomas dirigera ensuite le lieu pendant quatre générations.
Le bâtiment s’enrichit alors de décors qui font aujourd’hui son patrimoine. Le Théâtre Grévin est classé à l’Inventaire des monuments historiques. Et un spectacle de lumière venu de 1900 attend toujours les visiteurs.
Des reliques authentiques et un spectacle de 1900
À l’époque, on ne vient pas seulement voir des célébrités. Le musée reconstitue des scènes de l’histoire de France, comme Jeanne d’Arc sur son bûcher ou Louis XVI à la Bastille. Certaines mises en scène s’appuient sur de vrais objets.
L’assassinat de Marat en est l’exemple le plus célèbre. Le tableau utilise la baignoire authentique de la victime. Et la porte derrière laquelle Marie-Antoinette fut enfermée à la Conciergerie fait aussi partie des pièces exposées.
Autre curiosité qui a survécu au siècle : le Palais des Mirages, un spectacle de son et lumière créé pour l’Exposition universelle de 1900. Il tourne à Grévin depuis 1906 et a été restauré en 2006. Un ancêtre des effets spéciaux, toujours en activité.

Dans les années 1880, le musée voisine aussi avec de la magie. Un Cabinet fantastique accueille des illusionnistes, parmi lesquels Émile-Édouard Voisin dès 1886. Georges Méliès y aurait même donné quelques séances. Le cinéma n’était pas loin.
Aujourd’hui : six mois de travail pour un seul visage
Passons de l’autre côté du miroir. Aujourd’hui, le musée compte environ 250 figures exposées, alors qu’il en a fabriqué plus de 2 000 depuis ses débuts. Les statues changent selon l’actualité : certaines entrent, d’autres sortent.
Chaque statue demande au moins six mois de travail. Une quinzaine de personnes y participent : sculpteurs, mouleurs, maquilleurs, peintres. Tout commence par un moulage, parfois posé directement sur la personnalité, comme celui d’un athlète en silicone.
Le corps est désormais en résine. Seul le visage est en cire d’abeille, additionnée de durcisseur pour résister au temps. Les mains sont moulées aussi, et les maquilleurs recréent le grain de peau exact de la personne.
Reste le détail le plus fou : les cheveux. Une statue en compte en moyenne 250 000, et ce sont de vrais cheveux. Un travail de fourmi, réalisé mèche par mèche. La célébrité, elle, fournit souvent ses propres vêtements.
Pourquoi ce musée a survécu à tout
Le contraste est saisissant : en 1882, un lecteur découvrait un visage vu seulement dans un journal. En 2026, chacun connaît ces visages par cœur, et le visiteur vient surtout se glisser à côté pour la photo. Le musée n’a donc pas la même fonction.
La thèse citée plus haut explique cette longévité par plusieurs ingrédients. Le goût du morbide, la volonté de créer des scènes historiques et pédagogiques, et un emplacement sur les Boulevards, parfait pour devenir une distraction parisienne. Le modèle a même été exporté dans plusieurs musées franchisés.
Dernier changement : le prix. Selon un guide touristique, un billet adulte non daté est affiché à 28 euros, alors que les enfants de 5 à 18 ans paient 19,80 euros. Les moins de 5 ans entrent gratuitement. Les billets datés, en ligne, peuvent coûter moins cher.
Et dans 30 ans, que penseront-ils de nos statues ?
En 1882, voir un ministre en cire à deux pas du boulevard paraissait aussi dingue qu’une expérience en réalité virtuelle aujourd’hui. Dans 30 ans, on sourira sans doute de nos selfies avec des statues, comme on sourit des foules qui se pressaient devant un journal en trois dimensions.
Si ce voyage dans le temps t’a plu, d’autres lieux ont changé tout aussi radicalement. Le premier libre-service de Carrefour en 1963 a effrayé toute la France, et c’était à Sainte-Geneviève-des-Bois. Quant au téléphone fixe, son passé réserve bien des surprises.
Les jouets d’il y a 50 ans ont, eux, disparu des rayons. Et il y a aussi le ticket d’entrée de Disney World en 1971, qui devrait te faire sourire. Pour finir, Nintendo en 1998 raconte comment un jeu retardé deux fois a vidé les rayons à Noël.