Pourquoi tes mails indésirables s’appellent « spam » : la faute à une boîte de jambon
Chaque jour, ta boîte mail l’avale sans broncher : « spam ». Tu cliques sur « signaler » sans y penser.
Sauf que ce mot ne vient pas de l’informatique. C’est une marque de conserve de jambon, un concours à 100 dollars, et une bande d’humoristes anglais qui ont fait basculer le tout.
Une conserve, un concours et 100 dollars
Remontons en 1937, à Austin, dans le Minnesota. L’entreprise Hormel Foods lance une viande en boîte : du porc épicé, prêt à ouvrir, qui se garde longtemps.
Problème : le produit a besoin d’un nom qui claque. George Hormel organise donc un concours pour trouver le bon, ce qui fait aussi de la pub gratuite pour le lancement.

Le gagnant s’appelle Kenneth Daigneau. Il est acteur, et surtout frère d’un dirigeant de Hormel, ce qui ne fait jamais de mal dans un concours.
Sa trouvaille : une contraction de « spiced ham », le jambon épicé. Il repart avec 100 dollars, soit près de 2 000 dollars d’aujourd’hui selon certaines estimations.
Et ce n’est que le début de la carrière de cette boîte. Parce que pendant la Seconde Guerre mondiale, elle va partir très loin de l’Amérique.
Le jambon qui a nourri des armées
Selon la marque, plus de 100 millions de livres de Spam ont été expédiées à l’étranger pour nourrir les troupes alliées. Le produit est solide, se transporte facilement et ne demande aucune cuisine.
Après la guerre, Hormel continue la promotion avec un drôle de dispositif : les « Hormel Girls », une troupe de 60 artistes qui sillonne les villes américaines pour faire connaître la marque.
Le succès est massif. Le milliardième exemplaire sort en 1959, et en 1970 la marque en est à 2 milliards de boîtes vendues.
Or 1970, c’est précisément l’année où quelqu’un va s’en moquer à la télévision. Et ce détail va changer la vie du mot pour toujours.
Le sketch qui a transformé une conserve en insulte
En 1970, les Monty Python tournent un sketch dans leur émission Monty Python’s Flying Circus. Une cliente entre dans un café où absolument tout contient du Spam.
La serveuse déroule le menu : œuf et Spam, œuf, bacon et Spam, œuf, saucisse et Spam… Le mot revient sans cesse, jusqu’à devenir ridicule.

La scène dégénère quand un groupe de Vikings se met à chanter « Spam, spam, spam, lovely spam ». Leur refrain couvre toute conversation, et la serveuse hurle « Shut up ! ».
Retiens bien ce ressort comique : un truc répété partout, qu’on ne peut pas éviter, et qui noie tout le reste. C’est exactement ce qui va arriver à nos boîtes mail.
Mais comment un sketch télé est-il passé du Royaume-Uni aux ordinateurs ? La réponse tient à une poignée de fans.
Des fans de Monty Python ont fait le reste
Dans les débuts d’Internet, les utilisateurs échangent sur des forums appelés newsgroups. Certains passionnés des Monty Python s’en servent pour répéter « spam » à l’infini, comme dans le sketch.
Le mot se met à désigner ces messages répétés qui noient les discussions. Il migre ensuite vers d’autres forums, puis vers le courrier électronique.
Internet venait de se trouver un mot pour le message envahissant et non désiré. Il suffisait de penser à la serveuse qui crie.
Quant à Hormel, l’entreprise a mal pris la chose. Et la suite de l’histoire ressemble à un mauvais procès perdu d’avance.
Hormel a essayé de faire taire tout le monde
En 1997, Hormel envoie une lettre de mise en demeure à Sanford Wallace, qui dirigeait une immense activité d’envoi massif de mails. L’entreprise exige qu’il cesse d’utiliser sa marque.
Entre 2002 et 2007, elle attaque aussi plusieurs sociétés dont les noms contenaient « spam », comme Spam Arrest, Spambuster ou Spam Cube. Ces procédures n’ont pas abouti.
La marque a fini par changer de stratégie : elle protège « SPAM » en majuscules pour le produit alimentaire, et laisse « spam » en minuscules à l’informatique. Son objectif affiché était d’éviter que les consommateurs se demandent un jour pourquoi Hormel avait nommé son produit d’après le courrier indésirable.
Et la réconciliation a même eu lieu sur scène, en grande pompe.
Le twist : Hormel a fini par en rire
En 2006, Hormel sponsorise Spamalot, la comédie musicale tirée de l’univers des Monty Python. Le Spam est même devenu une star de Broadway.
Hormel a vendu sa 7 milliardième boîte en 2007, et les ventes restent solides. La marque avait gagné son vrai pari : être la plus connue du monde, même pour de mauvaises raisons.
Maintenant, la prochaine fois que tu supprimes un mail de promo douteuse, tu sauras que tu viens de jeter à la poubelle un sketch de 1970 et un jambon en boîte. Raconte ça à un pote, il ne regardera plus sa boîte de réception pareil.
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