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Pourquoi les cloches « partent à Rome » à Pâques : ce qui les remplaçait dans les rues

Publié par Elsa Fanjul le 12 Oct 2026 à 16:02

Chaque printemps, la même phrase est servie aux enfants français : les cloches sont parties à Rome. Elles reviendront le dimanche, chargées de chocolats, pour les lâcher dans les jardins.

On la répète sans réfléchir, de génération en génération. Mais au fait, pourquoi Rome ? Et que faisait-on quand les églises se taisaient vraiment ?

Une explication pour faire patienter les enfants

La réponse simple tient en une phrase. Selon l’Église catholique, les cloches sont condamnées au silence trois jours en signe de deuil. Pour justifier cette absence, on a longtemps raconté aux petits qu’elles partaient à Rome, où le Pape les bénissait avant leur retour.

Le calendrier est précis. Les cloches sonnent à toute volée le jeudi saint pour la messe en mémoire de la Cène, le dernier repas de Jésus. Puis elles se taisent jusqu’à la veillée pascale du samedi soir, qui annonce la résurrection.

Même les clochettes d’autel sont mises de côté. Le silence est donc total, et pas seulement dans le clocher. Mais comment appelait-on les fidèles à la messe sans cloche ?

Le jour où l’on a décidé de faire taire les clochers

Cette règle n’a rien de récent. Selon l’Église, dès le VIIIe siècle, on cesse de sonner les cloches le jeudi saint pour ne reprendre que le matin de Pâques. D’autres sources parlent d’une tradition née dès le VIIe siècle.

Le principe est ancien : on sonne les cloches pour les défunts, mais l’anniversaire de la mort du Christ appelle un silence complet. L’usage premier de la cloche, rappelle l’Église, est de convoquer les chrétiens à la prière. La priver de voix, c’est donc marquer le coup.

Quant à l’idée d’un voyage à Rome, elle sert de croyance populaire médiévale à la manière de tant d’autres : un récit simple pour expliquer un rite que personne n’avait envie de détailler à un enfant de six ans. Reste le détail le plus curieux, celui du vacarme qui prenait la place du silence.

Enfant de chœur agitant une crécelle dans un village

Quand les enfants de chœur faisaient un vacarme dans les rues

Car le village ne restait pas muet. Pour annoncer les offices, on remplaçait les cloches par des crécelles ou des claquoirs. Ces instruments en bois, dont le bruit sec ressemble à un craquement, étaient souvent appelés « instruments des ténèbres ».

Autrefois, c’était un travail d’enfants de chœur. Ils parcouraient les rues plusieurs fois par jour en faisant tourner leur crécelle, et criaient : « C’est l’angélus ! », chaque appel étant ponctué d’un tour de crécelle. Dans les paroisses et les monastères, elle remplaçait aussi la sonnette de l’autel.

L’explication de ce bruit remonte à l’Évangile de Matthieu. Il raconte que des phénomènes terrifiants ont accompagné la mort de Jésus. Le fracas du bois devait en garder le souvenir, à la place du son clair du bronze.

En Alsace et en Lorraine, la tradition des crécelles reste vivante. Mais une autre habitude des crécelleurs est encore moins connue.

La tournée des œufs que presque personne ne connaît

Voici la vraie surprise. D’après l’ethnologue Arnold Van Gennep, cité par des sources belges, quand les cloches reprenaient du service dans la nuit pascale, les crécelleurs posaient leurs instruments. Ils faisaient alors le tour du village, de porte en porte, pour quêter des œufs frais, des œufs en sucre ou quelques pièces.

Autrement dit, avant que les cloches ne distribuent des chocolats dans les jardins, des enfants en réclamaient déjà à domicile. La légende des cloches généreuses a peut-être effacé ce souvenir de quête, bien moins poétique.

Petite fille cherchant des œufs dans le jardin à Pâques

Les œufs, eux, avaient leur raison d’être. L’Église en interdisait la consommation pendant le Carême, on les gardait donc de côté, parfois dans de l’eau de chaux. À Pâques, on les ressortait pour les manger durs ou en fricassée, ou pour les décorer.

Cette règle remonterait au IVe siècle pour la tradition chrétienne des œufs offerts, alors que les Égyptiens et les Romains s’offraient déjà des œufs peints au printemps. Le chocolat n’est donc que la dernière version d’une très vieille habitude, comme tant de gestes du quotidien dont l’origine s’est perdue.

Et chez les voisins, qui apporte les œufs ?

Dans toute la France, les cloches ne font pas l’unanimité. En Alsace et en Lorraine, c’est le lièvre de Pâques qui distribue les chocolats. Cette figure naît en Haute-Allemagne, avant de se répandre dans les pays germaniques.

La légende raconte même qu’une femme pauvre, sans friandises à offrir, cacha des œufs décorés dans son jardin. Les enfants virent un lapin et crurent qu’il les avait pondus. Une anecdote jolie, qu’il faut prendre comme une légende.

Les cloches, elles, règnent surtout en Belgique, en Italie et dans une partie de la France. En Italie, on a même une version plus littérale : le jeudi saint, on attache les cloches des églises pour qu’elles ne sonnent pas. À Pâques, on les détache.

Comme pour le nombre de bises selon les régions, la tradition change donc d’un territoire à l’autre. Reste une question moderne : que se passe-t-il aujourd’hui, avec des clochers pilotés par des programmateurs ?

Aujourd’hui, un interrupteur remplace la corde

Dans bien des paroisses, les sonneries sont automatiques. Une ordonnance de sonnerie d’un diocèse alsacien demande ainsi de couper toutes les sonneries automatiques, angélus compris, avant la messe du soir du jeudi saint, pour garantir le silence complet jusqu’à Pâques.

Le vendredi et le samedi saints, les sonneries sont interdites. Elles ne reprennent qu’après la vigile pascale, où l’on rétablit les programmes automatiques. Le « voyage à Rome » se résume donc parfois à un réglage de minuterie.

Au chant du Gloria de la veillée, les cloches sonnent en volée : c’est le signal du retour. Tu l’entendras sûrement d’une oreille différente cette année.

Ce que le silence du clocher raconte vraiment

Retenons l’essentiel. Les cloches ne s’envolent pas : elles se taisent par deuil depuis plus de mille ans, et la légende romaine est un récit fait pour les enfants. Autour de ce silence, des crécelles, des quêtes d’œufs et des lièvres allemands ont brodé la fête que l’on connaît.

La prochaine fois que tu entendras un clocher le samedi soir de Pâques, tu sauras que le chocolat n’y est pour rien : c’est la fin d’un silence très officiel. Pour prolonger la curiosité, découvre pourquoi ta tasse de café arrive avec une soucoupe, ou pourquoi les Français servent le café après le repas, avant de te pencher sur cette habitude de fermer les volets chaque soir.

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