Maillot jaune du Tour : le premier à l’avoir porté s’est fait traiter de « canari »
Chaque mois de juillet, la même image revient sur nos écrans : un coureur en jaune, loin devant, que tout le monde reconnaît d’un coup d’œil. Le maillot jaune est devenu l’un des vêtements les plus célèbres de France.
Mais pourquoi jaune, et pas rouge ou bleu ? La réponse tient en partie dans un journal. Le reste tient dans l’histoire d’un homme qui n’a jamais voulu de cette tunique.
La réponse que tout le monde devine à moitié
Premier indice : le jaune, c’est la couleur de L’Auto. Ce quotidien sportif, organisateur du Tour, était imprimé sur du papier jaune. Le maillot du leader devait donc ressembler à une page du journal.
L’idée était maligne. Un leader en jaune, c’est une publicité qui roule à travers toute la France. Le journal en profite à chaque étape.
Il y avait aussi un vrai problème pratique. Les spectateurs et les journalistes avaient du mal à repérer le premier du classement au milieu du peloton. Mais qui a eu l’idée, et quand ? Là, les versions divergent.
Une idée soufflée dans une voiture
Nous sommes en 1919, le Tour reprend après la Première Guerre mondiale. Henri Desgrange, directeur de la course, suit l’étape en voiture. Selon un témoignage rapporté par la RTBF, Alphonse Baugé, patron du groupement « La Sportive », lui fait remarquer que l’on reconnaît les équipes grâce à leurs couleurs, mais pas le leader.
Baugé suggère un maillot spécial, peut-être jaune comme L’Auto. Desgrange trouve l’idée excellente et demande qu’on en fabrique tout de suite. Les maillots arrivent un peu plus tard, en pleine course.
Wikipédia précise toutefois que d’autres l’attribuent au journaliste Géo Lefèvre. Certaines sources remontent même la création à 1913 ou 1914. L’origine exacte reste donc débattue.

Un détail amusant : la plupart des coureurs de 1919 portaient des maillots gris-blanc, ceux du consortium « La Sportive ». Le jaune devait vraiment se voir. Et celui qui l’a enfilé en premier ne l’a pas vécu comme un honneur.
Un paquet de six maillots dans un café de Grenoble
La scène se passe le 18 juillet 1919, à Grenoble. D’après Wikipédia, le maillot est remis au soir au café de l’Ascenseur, à l’angle du boulevard Gambetta et de la rue Béranger. Pas de podium, pas de caméras, pas de bouquet.
Desgrange remet un paquet de six maillots au leader du classement, comme on sert un café avec sa soucoupe : sans cérémonie. Le leader, c’est Eugène Christophe, surnommé « le Vieux Gaulois ». Dans le civil, il est serrurier à Paris.
Le lendemain, le 19 juillet, il s’élance à 2 heures du matin pour 325 kilomètres entre Grenoble et Genève, en jaune. C’est la onzième étape. Cette date du 19 juillet 1919 est aujourd’hui gravée sur une plaque commémorative.
Et la réaction du peloton ? Pas franchement tendre.
« Le p’tit canari » : le porteur qui détestait sa tunique
Le public a vite comparé le leader à un canari. Christophe a raconté lui-même qu’on l’avait appelé « le p’tit canari », et même « le cocu ». On lui lançait des plaisanteries du genre : que va dire Madame Christophe ?
Selon Wikipédia en anglais, il n’aimait pas du tout porter ce maillot. Il se plaignait que les spectateurs imitent des canaris sur son passage. Le futur symbole suprême du cyclisme commençait donc par une moquerie.
Une autre version de la couleur circule, plus terre à terre. Certains historiens avancent que du tissu jaune était simplement disponible en quantité. Mais celle du papier de L’Auto reste celle que le Tour raconte.

Plus étonnant encore : ce premier porteur n’a jamais gagné le Tour de France. Pire, sa malchance est devenue légendaire.
Le serrurier que la fourche a trahi deux fois
Six jours après sa première tunique jaune, le 25 juillet 1919, Christophe a une avance de 33 minutes. Sur la route de Metz à Dunkerque, la fourche de son vélo casse. Il termine l’étape à pied, et c’est le Belge Firmin Lambot qui s’en va gagner le Tour.
Ce n’était pas la première fois. En 1913, dans la descente du Tourmalet, sa fourche avait déjà cédé. Le règlement interdisant toute aide extérieure, il avait descendu la montagne à pied, son vélo sur l’épaule.
Il avait trouvé une forge à Sainte-Marie-de-Campan et réparé lui-même au feu et au marteau. Serrurier de métier, il savait faire. Il rejoindra pourtant le tour à une place honorable, ce qui a fait sa notoriété.
En 1922, il portera à nouveau le maillot jaune. Dans la descente enneigée du Galibier, sa fourche casse une fois de plus. Trois fois, trois drames : on n’invente pas un scénario pareil.
Ce qui est resté, un siècle plus tard
Le maillot de 1919 était en laine épaisse, peu adaptée à l’effort. Dans les années 1950, les tissus synthétiques, plus légers, ont pris le relais. Depuis les années 2000, la technologie sert l’aérodynamisme, et le design est actualisé presque chaque année.
Chaque jour, le leader du classement général reçoit un maillot jaune. Mais seul le vainqueur final le garde officiellement comme distinction. Ce qui était une moquerie est devenu le rêve absolu d’un coureur.
Au fond, c’est une belle ironie : un maillot pensé comme réclame de journal, porté d’abord à contrecœur par un serrurier, est devenu un monument. La prochaine fois que tu verras ce jaune en haut d’une montée, tu penseras sans doute au papier de L’Auto et à la fourche du Vieux Gaulois.
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