Pourquoi les Français numérotent leurs départements de 01 à 95 — et pas dans l’ordre alphabétique
Tu connais ton numéro de département par cœur. Tu le repères sur les plaques d’immatriculation, tu le tapes machinalement dans les formulaires en ligne. Mais au fait, pourquoi l’Ain porte le 01, la Corse le 2A et 2B, et le Val-d’Oise le 95 ? La logique derrière ces chiffres remonte à plus de deux siècles — et elle est bien plus maligne qu’on ne l’imagine.
Une invention née dans l’urgence révolutionnaire
Avant 1790, la France n’avait tout simplement pas de départements. Le territoire était découpé en provinces, généralités, bailliages et sénéchaussées — un bazar administratif hérité de l’Ancien Régime. Chaque région avait ses propres lois, ses propres impôts, parfois même ses propres unités de mesure.

Le 22 décembre 1789, l’Assemblée constituante décide de tout raser. L’idée : créer des divisions égales, rationnelles, où chaque citoyen serait à moins d’une journée de cheval du chef-lieu. En quelques mois, 83 départements voient le jour.
Restait un problème très concret. Comment classer ces 83 nouvelles entités pour que l’administration centrale s’y retrouve ? La réponse est d’une simplicité presque enfantine : l’ordre alphabétique. L’Ain commence par « Ai », il obtient le numéro 01. L’Aisne suit avec le 02. L’Allier décroche le 03. Et ainsi de suite, jusqu’au dernier de la liste.
Ce système, validé en 1790, n’avait rien de symbolique. C’était purement pratique — un outil de classement pour les courriers, les registres et la toute jeune administration républicaine. Mais ce choix utilitaire va traverser les siècles sans jamais être remis en question.
Pourquoi certains numéros semblent incohérents
Si tu as déjà cherché la logique alphabétique en parcourant la liste, tu as probablement froncé les sourcils. Le Territoire de Belfort porte le 90, pas le 08. La Savoie et la Haute-Savoie sont coincées aux numéros 73 et 74. Les Français qui comptent en base 20 trouveraient presque ça logique — mais il y a une vraie explication.

La liste originale de 1790 était parfaitement alphabétique. Sauf que la France a bougé. Des territoires ont été annexés, puis perdus, puis récupérés. Chaque modification a ajouté des numéros en bout de liste, sans jamais reclasser l’ensemble.
La Savoie et la Haute-Savoie, par exemple, ne sont devenues françaises qu’en 1860, après le rattachement négocié par Napoléon III. Elles ont reçu les numéros 73 et 74, disponibles à ce moment-là. Le Territoire de Belfort, lui, est né d’un découpage après la guerre de 1870 — la seule partie du Haut-Rhin que l’Allemagne n’avait pas annexée.
Le cas le plus spectaculaire reste celui de l’Alsace-Moselle. Après l’annexion allemande de 1871, les numéros 67 (Bas-Rhin), 68 (Haut-Rhin) et 57 (Moselle) ont tout simplement été gelés. Pendant près de 50 ans, ces numéros n’existaient plus dans l’administration française. Ils ont été réactivés en 1919, à leur place d’origine.
Cette accumulation de strates historiques explique pourquoi la liste semble parfois désordonnée. Elle ne l’est pas — c’est l’histoire de France qui est désordonnée.
Le détail que personne ne remarque sur les plaques
Depuis 2009 et le système SIV (Système d’Immatriculation des Véhicules), le numéro de département sur les plaques est purement décoratif. Tu peux habiter à Marseille et afficher le 75 si ça te chante. Le numéro n’a plus aucune valeur administrative.
Pourtant, une immense majorité de Français continue d’afficher son vrai département. Un sondage OpinionWay de 2017 montrait que 85 % des automobilistes choisissaient leur département de résidence. L’attachement à ces deux chiffres dépasse largement la simple logique postale.
Ce lien affectif a d’ailleurs failli disparaître. En 2009, le gouvernement avait envisagé des plaques totalement neutres, sans aucune référence géographique — comme au Royaume-Uni. La levée de boucliers a été immédiate, notamment en Corse où le 2A et le 2B sont portés comme des étendards. Le compromis final a maintenu le numéro, mais en optionnel.
D’ailleurs, la Corse illustre une autre bizarrerie. Jusqu’en 1976, l’île entière portait le numéro 20. La division en Corse-du-Sud (2A) et Haute-Corse (2B) a créé les seuls départements français identifiés par une lettre. Un casse-tête pour les formulaires informatiques de l’époque, qui n’acceptaient que des chiffres.
Et dans le reste du monde, comment ça se passe ?
La France est l’un des rares pays à utiliser un système numéroté aussi ancré dans le quotidien. Aux États-Unis, les 50 États portent des abréviations de deux lettres (CA pour Californie, NY pour New York), mais personne ne les classe par numéro.
En Allemagne, les codes postaux jouent un rôle similaire d’identification régionale, sans pour autant susciter le même attachement identitaire. Les Allemands ne collent pas leur Bundesland sur leur voiture par fierté.
Le Japon utilise un système de préfectures numérotées de 01 à 47, dans un ordre qui suit vaguement la géographie du nord au sud. Mais là encore, ces numéros restent cantonnés à l’administration — aucun Japonais ne s’identifie par son numéro de préfecture au quotidien.
La particularité française, c’est que ces deux chiffres sont devenus un marqueur d’identité. On dit « je suis du 13 » ou « je suis du 59 » comme on dirait son prénom. Aucun autre pays au monde n’a transformé un simple numéro de classement administratif en symbole d’appartenance.
La prochaine fois que tu repères un 29 sur l’autoroute ou un 06 sur un parking, rappelle-toi : derrière ces deux chiffres anodins, il y a la Révolution française, deux guerres mondiales, des annexions territoriales et plus de 230 ans d’histoire. Tu ne regarderas plus jamais une plaque d’immatriculation de la même façon.