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Pourquoi les Français comptent en base 20 pour dire « quatre-vingts » au lieu de « huitante »

Publié par Killian le 17 Mai 2026 à 16:02

Tu le fais tous les jours sans y penser. Pour dire 80, tu dis « quatre-vingts ». Pour 70, tu dis « soixante-dix ». Et pour 90, « quatre-vingt-dix ». Pendant ce temps, un Belge dit tranquillement « septante » et « nonante », un Suisse romand utilise « huitante »… et le reste du monde francophone te regarde compter avec des multiplications en se demandant pourquoi tu te compliques autant la vie. Mais au fait, pourquoi la France est-elle le seul pays francophone à s’accrocher à ce système de calcul mental permanent ?

Un héritage que même les Romains n’expliquent pas

La première chose à comprendre, c’est que le français est une langue romane. Il descend du latin. Et en latin, le système numérique est parfaitement décimal : septuaginta (70), octoginta (80), nonaginta (90). Logique, propre, sans acrobatie. Le français aurait donc dû suivre le même chemin que l’italien (settanta, ottanta, novanta) ou l’espagnol (setenta, ochenta, noventa).

Marchand médiéval comptant par paquets de vingt

D’ailleurs, il l’a fait pendant un moment. Au Moyen Âge, les formes « septante », « octante » et « nonante » existaient bel et bien en français. On les retrouve dans des textes du XIIe et du XIIIe siècle. Elles étaient utilisées couramment, y compris à Paris. Ce n’est donc pas que le français n’a jamais connu ces mots — c’est qu’il les a abandonnés.

Et c’est là que l’histoire devient surprenante. Car ce qui a remplacé ces formes latines logiques, c’est un système de comptage par paquets de vingt — ce qu’on appelle la base vigésimale. Et ce système ne vient ni du latin, ni du grec. Il vient d’un peuple que les Français connaissent bien, mais dont ils ignorent souvent l’influence linguistique.

La trace invisible des Gaulois dans ta bouche

Les Gaulois comptaient en base 20. Ce n’est pas une légende : les linguistes considèrent que c’est l’une des rares traces directes du gaulois dans le français moderne. Quand les Romains ont conquis la Gaule, ils ont imposé le latin, mais certaines habitudes de comptage ont résisté. Pas dans l’écriture officielle — là, le latin dominait — mais dans la langue parlée, celle du quotidien, celle des marchés et des échanges.

Gravure gauloise avec marques de comptage vigésimal

Ce système de base 20 n’est d’ailleurs pas propre aux Gaulois. Les langues celtiques (breton, gallois, irlandais) l’utilisent encore aujourd’hui. Le breton dit pevar-ugent pour 80, littéralement « quatre-vingts ». Le danois, influencé par les Vikings qui comptaient aussi en base 20, dit firs pour 80, contraction de firsindstyve — « quatre fois vingt ». Et le basque, langue pré-indo-européenne, utilise également la base 20 : laurogei (80) signifie « quatre-vingts ».

Autrement dit, quand tu dis « quatre-vingts », tu parles un peu gaulois sans le savoir. C’est l’un des derniers fossiles vivants d’une langue qui a quasiment disparu il y a 1 500 ans. Les mots latins ont gagné la guerre du vocabulaire, mais les Gaulois ont réussi à glisser leur logique mathématique dans la structure même du français.

Reste une question : si « septante » et « octante » existaient au Moyen Âge, pourquoi Paris les a-t-il laissés tomber alors que Bruxelles et Genève les ont gardés ?

Comment Paris a imposé sa façon de compter

Au XIIIe siècle, les deux systèmes coexistent. Dans le nord de la France, notamment à Paris et en Île-de-France, la base 20 domine à l’oral. Dans le sud, l’est et les régions frontalières, les formes décimales restent vivaces. Le basculement s’est fait progressivement, porté par un facteur décisif : la centralisation politique.

Paris est devenue la capitale administrative, intellectuelle et commerciale du royaume. L’Académie française, fondée en 1635 par Richelieu, a joué un rôle clé. Quand il a fallu fixer la langue dans des dictionnaires et des grammaires, ce sont les usages parisiens qui ont été retenus comme norme. « Quatre-vingts » a battu « octante ». « Soixante-dix » a éliminé « septante ». Non pas parce que c’était plus logique — c’est objectivement moins logique — mais parce que c’est comme ça qu’on parlait à Paris.

L’hôpital des Quinze-Vingts, fondé par Saint Louis vers 1260 pour accueillir 300 aveugles (15 × 20 = 300), témoigne de l’ancienneté de ce système dans la capitale. À l’époque, compter en base 20 était si naturel qu’on nommait un hôpital entier avec cette logique. On disait aussi « six-vingts » pour 120 — une forme qui n’a disparu qu’au XVIIe siècle.

La Belgique et la Suisse romande, elles, n’ont jamais subi cette normalisation parisienne avec la même intensité. Résultat : comme d’autres particularités linguistiques françaises, « septante » et « nonante » ont survécu dans ces pays, vestiges d’un français médiéval que la France elle-même a oublié.

Ce que personne ne dit sur ce casse-tête

Le système vigésimal français n’est pas juste une curiosité historique. Il a des conséquences mesurables. Une étude menée en 2019 par des chercheurs de l’Université de Genève a montré que les enfants francophones suisses (qui utilisent « septante », « huitante », « nonante ») apprennent à manipuler les nombres entre 70 et 99 plus rapidement que les enfants français. La différence n’est pas anecdotique : elle se manifeste dès le CP et peut représenter plusieurs mois d’avance.

Le problème, c’est la charge cognitive. Quand un enfant français entend « soixante-dix-sept », il doit décoder : 60 + 10 + 7. C’est une addition à trois termes, camouflée dans un mot. « Septante-sept » est transparent : 77. Le cerveau n’a rien à calculer. Pour « quatre-vingt-dix-neuf », c’est encore pire : 4 × 20 + 10 + 9. Une multiplication ET une addition, juste pour dire 99.

Les langues asiatiques (chinois, japonais, coréen), dont le système numérique est parfaitement régulier et décimal, produisent des enfants encore plus rapides en arithmétique de base. Ce n’est pas que les enfants sont « meilleurs » — c’est que leur langue ne leur met pas de bâtons dans les roues.

Et ailleurs, c’est vraiment plus simple ?

Pas toujours. Le danois, comme on l’a vu, utilise aussi la base 20 — et va encore plus loin que le français. Le mot pour 50, halvtreds, est une contraction de « deux fois vingt et demi du troisième vingt ». Autrement dit, 2,5 × 20. Bonne chance pour l’expliquer à un enfant de six ans.

Le géorgien utilise également la base 20. L’albanais a un système mixte. Et les Aztèques comptaient intégralement en base 20, avec des mots spécifiques pour 20, 400 (20²) et 8 000 (20³). Mais parmi les grandes langues européennes modernes, le français reste la seule langue romane à avoir conservé ce système — un vrai ovni linguistique dans sa propre famille.

L’anglais, l’espagnol, l’italien, le portugais, l’allemand : tous ont un système décimal cohérent de 1 à 100. L’allemand inverse l’ordre (on dit « einundzwanzig », littéralement « un-et-vingt » pour 21), ce qui crée d’autres confusions, mais au moins il ne demande pas de multiplier.

Des tentatives de réforme ont existé en France. En 1945, le ministère de l’Éducation nationale a brièvement autorisé l’usage de « septante », « octante » et « nonante » dans les écoles. La circulaire est restée lettre morte. Comme d’autres traditions françaises, « quatre-vingts » s’est révélé plus résistant que n’importe quelle réforme administrative.

La prochaine fois que tu diras « quatre-vingt-dix-sept » sans y penser, rappelle-toi : tu fais une multiplication et une addition dans la même phrase, tu utilises un système de comptage gaulois vieux de plus de 2 000 ans, et tu parles une version du français que la Belgique et la Suisse ont jugée trop compliquée. Et pourtant, tu ne changerais pour rien au monde.

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