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Poisson d’avril : la version de Charles IX est contredite par un texte de 1466

Publié par Elsa Fanjul le 09 Oct 2026 à 16:04

Chaque 1er avril, des enfants collent un poisson de papier dans le dos de leurs parents, et des journaux publient de fausses infos avec le plus grand sérieux. Personne ne s’étonne qu’on célèbre la farce avec un poisson, plutôt qu’avec un chat ou un canard.

Mais au fait, pourquoi un poisson ? Et pourquoi en avril ? La réponse qu’on t’a peut-être apprise à l’école est belle, mais elle a un gros défaut.

L’explication que tout le monde connaît (ou presque)

La version la plus répandue renvoie à l’édit de Roussillon. Le 9 août 1564, dans le château de Roussillon, près de Vienne, sur le Rhône, le roi Charles IX signe ce texte en présence de sa mère, Catherine de Médicis. Il fixe le début de l’année au 1er janvier.

Avant cela, les usages variaient selon les provinces. Dans de nombreuses régions, on fêtait le nouvel an autour du 25 mars, date de l’Annonciation, avec des festivités qui pouvaient courir jusqu’au 1er avril.

Quand le calendrier change, les habitudes ne suivent pas du jour au lendemain. Selon la légende, on aurait continué à s’offrir des étrennes fin mars et début avril, mais « pour rire ». Des faux cadeaux, des messages trompeurs, des plaisanteries : la farce serait née comme un vestige moqueur de l’ancien calendrier.

L’histoire est élégante, et c’est pour ça qu’elle plaît tant. Seulement, il y a un problème, et il est de taille.

Le texte de 1466 qui gâche la fête

Les historiens ont un souci avec cette version : l’expression « poisson d’avril » apparaît dans des textes antérieurs à 1564. Dès 1466, le poète et chroniqueur bourguignon Pierre Michault l’emploie dans La danse des aveugles.

Autrement dit, la formule existait près d’un siècle avant la décision de Charles IX. Le roi ne peut donc pas en être l’unique inventeur.

Cela ne signifie pas que l’édit n’a joué aucun rôle. Il a pu donner un coup de pouce à une coutume déjà installée, ou lui fournir une belle explication a posteriori. Mais l’acte de naissance précis de la blague reste introuvable.

Si ce n’est pas le calendrier, alors d’où vient le poisson ? Les pistes sont bien plus savoureuses.

Pêcheur bredouille recevant un hareng séché de sa femme

Des harengs séchés, un duc évadé et un code secret

Première piste : la pêche. Le 1er avril a longtemps été associé à l’ouverture de la pêche à la ligne, mais c’est aussi la période où le poisson fraye. Il a donc peu de chances de mordre à l’hameçon.

Selon cette hypothèse, les pêcheurs rentraient bredouilles. Leurs proches s’amusaient alors à leur envoyer des harengs séchés, d’où le nom de « poissons d’avril ».

Deuxième piste, plus romanesque : celle du duc de Lorraine. Retenu prisonnier au château de Nancy par Louis XIII, il se serait évadé un 1er avril en traversant la Meurthe à la nage. Un vrai poisson d’avril, en somme.

Troisième piste, d’ordre religieux : le poisson rappellerait l’ichthus, ce symbole que les premiers chrétiens utilisaient comme code secret. Une autre explication, liée au carême, évoque l’alimentation, puisqu’on mangeait surtout du poisson à cette période de l’année.

Aucune de ces pistes n’est prouvée, et leurs défenseurs le reconnaissent volontiers. Mais l’histoire ne s’arrête pas aux origines, car la tradition a connu une deuxième vie.

Quand la blague s’est mise à voyager par la poste

Entre 1900 et 1914, c’est l’âge d’or de la carte postale, et le poisson d’avril en profite à plein. On s’envoie de jolies cartes ornées de poissons, souvent avec des vers de mirliton.

Le Musée de la carte postale d’Antibes raconte même que le message servait de couverture à l’amoureux timide. Il signait d’un « Devinez qui vous l’envoie ? ». Si la belle refusait, il pouvait toujours dire que c’était une plaisanterie.

Le poisson de papier collé dans le dos s’est lui aussi imposé comme le geste classique de la fête. Puis l’humour est devenu plus cinglant, au point de dépasser parfois les limites du bon goût, selon le musée.

Et la presse, dans tout ça ? Elle a fini par s’y mettre elle aussi, mais ce n’est pas le détail le plus étonnant sur ce que cache la fête.

Ce que ce poisson révèle vraiment

Le plus troublant, c’est qu’il n’existe aucune source indiscutable. Le musée d’Antibes le dit avec humour : aucun aquariophile distingué ne peut en fournir une. L’une des traditions les plus populaires de France repose donc sur une origine floue.

Plusieurs explications ont sans doute fusionné au fil des siècles : un changement de calendrier, une pêche capricieuse, un symbole religieux. Le plus probable est que la blague ait été plus ancienne que la réforme de 1564, puis que la légende de Charles IX soit venue la rendre plus claire.

Ce flou n’a rien de décevant. Il rappelle que beaucoup de nos gestes quotidiens sont des mille-feuilles, où chaque époque a posé sa couche sans effacer la précédente.

Et la prochaine fois que tu colleras un poisson ?

Au fond, tu feras comme les contemporains de Pierre Michault, il y a près de 560 ans, sans le savoir. Le papier a remplacé le hareng séché, la carte postale est devenue message numérique, mais le principe tient toujours : on se joue un tour, on rit, puis on tourne la page.

Tu ne regarderas plus jamais ce petit poisson de papier de la même façon. Tu sauras que derrière lui se cachent un roi, un poète bourguignon, des pêcheurs bredouilles et un duc évadé à la nage.

Autre histoire de calendrier : savais-tu que la date en jour/mois/année cache elle aussi un choix très français ? Et pour une autre coutume qu’on pratique sans réfléchir, direction le sel jeté sur une nappe tachée, dont la raison remonte au Moyen Âge.

Pour une autre manie de table, il y a aussi ce torchon sur la poignée du four, ou encore la carte des bises qui divise le pays depuis des siècles. Et si la table t’inspire, voici pourquoi « bon appétit » choque ailleurs en Europe.

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