Le Printemps en 1865 : un rez-de-chaussée et un étage, face à 7,5 millions de visiteurs
Si tu passes boulevard Haussmann, tu vois trois immeubles de pierre, des vitrines scintillantes et une foule. En 1865, il n’y avait là qu’un seul bâtiment neuf, et le magasin n’en occupait qu’une partie.
Un ancien employé du Bon Marché, deux associés, et un pari sur un carrefour. Entre les deux époques, il y a eu deux incendies et un patron qui a fini par quitter les lieux.
Un magasin planqué dans un seul immeuble
En 1865, Jules Jaluzot et Jean-Alfred Duclos ouvrent les Grands Magasins du Printemps à l’angle du boulevard Haussmann et de la rue du Havre. Jaluzot avait fait ses classes dans le commerce, notamment au Bon Marché. Son magasin occupe le rez-de-chaussée, le premier étage et les sous-sols d’un immeuble tout juste construit.

Le lieu est malin : tout près de la gare Saint-Lazare et de l’Opéra Garnier, donc sur le passage de toute une clientèle. Le magasin de nouveautés vend du tissu et de l’habillement, rien à voir avec les rayons d’aujourd’hui.
Autre détail qui fait voyager : à l’époque, les patrons logeaient souvent sur place. Jules et Augustine Jaluzot habitaient dans les lieux, comme d’autres employés, selon l’usage du temps.
Cette proximité allait leur coûter cher. Car en 1881, tout bascule en une nuit.
La nuit où tout a brûlé, deux fois
En 1881, un incendie ravage en grande partie le bâtiment. Jaluzot décide pourtant de reconstruire, et vite. L’architecte Paul Sédille signe un chantier mené de 1881 à 1885, avec un luxe démesuré.
Le résultat : un immense vaisseau de métal bordé de galeries superposées et éclairé par une verrière. Le Printemps devient le premier grand magasin entièrement éclairé à l’électricité, à partir de 1883. Pour un client de l’époque, c’est un peu comme passer de la bougie à un décor de théâtre.
Côté façade, le sculpteur Henri Chapu crée l’allégorie des quatre saisons, à la demande de Jaluzot. Sur le reste, on est loin du comptoir de 1865, mais pas encore au Printemps que tu connais.

Car l’histoire se répète, en pire. En 1921, un nouvel incendie détruit le magasin. Et ce qui en sort est la partie que des millions de gens photographient aujourd’hui.
La coupole qui a survécu à tout
Georges Wybo reconstruit le magasin entre 1921 et 1924, sur le même plan. Il édifie une grande rotonde à colonnes à l’angle du boulevard Haussmann et de la rue Charras. En 1923, la ligne 9 du métro dessert la station Havre-Caumartin, qui donne directement sur le magasin.
La même année, le maître verrier Eugène Brière installe une coupole Art déco. Elle mesure 20 mètres de diamètre, culmine à 50 mètres de haut et compte 3 185 vitraux en 22 nuances. Elle représente un ciel fleuri, thème du Printemps oblige.
Plus discret, le Pont d’argent, construit dans les années 1930, relie les deux coupoles. Il devait être éphémère, comme la tour Eiffel. Il abrite aujourd’hui un espace de 1 300 m² dédié à la mode de seconde main, la plus grande surface de ce type en France.
Et pendant ce temps, les années sombres ont laissé leurs traces. Sous l’Occupation, les 12 000 m² du grand magasin sont réduits d’un tiers, faute de clients et de produits.
2026 : de 3 niveaux à une ville dans la ville
Aujourd’hui, le Printemps Haussmann s’étend sur trois bâtiments, avec Femme, Homme, et Beauté-Maison-Enfant. La surface commerciale dépasse 44 000 m² selon les sources, soit des dizaines de fois le premier magasin. On y trouve environ un million de références et plus de 300 marques vendues en exclusivité.
Les chiffres de fréquentation donnent le vertige : environ 40 000 visiteurs par jour, jusqu’à 100 000 à Noël. Sur l’année, cela fait 7,5 millions de visiteurs, dont 20 % d’étrangers.
Les vendeurs connectés par Internet apparaissent dès 1999. Le comptoir de nouveautés s’est transformé en destination de luxe, avec sa brasserie sous la coupole, au sixième étage.
Même la chaleur a changé. Le magasin d’alors ne connaissait pas la climatisation, alors qu’aujourd’hui la canicule record de l’été 2026 fait de ces espaces des refuges prisés. Reste une question : pourquoi les grands magasins ont-ils pris cette ampleur ?
Ce qui a fait grossir un magasin de nouveautés
D’abord, le lieu. La gare Saint-Lazare, l’Opéra et plus tard le métro ont déversé des clients au pied du magasin, sans qu’il ait besoin de les attirer. L’emplacement a fait autant que le talent.
Ensuite, l’audace technique. L’électricité dès 1883, un escalier central en 1905 à la place des quatre escaliers d’origine, les verrières, les coupoles : chaque génération a voulu surpasser la précédente.
Enfin, la capacité à rebondir. Deux incendies auraient pu tuer l’enseigne, et chacun a donné lieu à un magasin plus spectaculaire. Le fondateur, lui, n’a pas eu cette chance : Jaluzot doit quitter la direction après avoir puisé dans la caisse pour des spéculations personnelles.
Le principe d’un magasin où l’on entre librement évoque le premier Carrefour de 1963, et l’idée du grand magasin comme spectacle rappelle l’ouverture de Disney World en 1971. Dans les deux cas, on vendait autant une expérience que des produits.
Et dans 30 ans, que dira-t-on de nous ?
En 1865, personne n’imaginait un magasin avec un million de références. En 2026, on trouve normal de commander sur son téléphone, comme on a oublié le téléphone fixe d’autrefois. Dans trente ans, on rira peut-être de nos files d’attente et de nos codes promo.
Chaque date raconte un tournant. Pour un autre exemple, la page d’éphéméride du 3 juin en rappelle quelques-uns.
Et si tu veux voir ce que les enfants glissaient dans leur panier avant, jette un œil à ces jouets disparus des rayons : certains te rappelleront peut-être un Noël.