Shazam : l’app qui reconnaît ta chanson en 3 secondes a mis 10 ans à fonctionner — et la galère était énorme
Tu ouvres ton téléphone, tu lances Shazam, et en trois secondes tu connais le titre du morceau qui passe. C’est devenu un réflexe tellement banal qu’on ne se pose même plus la question. Pourtant, cette app a été créée à une époque où les smartphones n’existaient même pas.
Pendant dix ans, pour identifier une chanson, il fallait littéralement passer un coup de fil. Et le pire, c’est que ça marchait — enfin, quand ça voulait bien.
Une idée née en 1999, quand Internet rame encore
Shazam a été fondé en 1999 par quatre personnes : Chris Barton, Philip Inghelbrecht, Avery Wang et Dhiraj Mukherjee. À l’époque, Google a à peine un an. Les téléphones portables n’ont même pas d’écran couleur. Et le Wi-Fi grand public n’existe pas encore.

L’idée de départ est simple : permettre à n’importe qui d’identifier une chanson entendue dans un bar, dans la rue ou à la radio. Le problème, c’est que la technologie de l’époque n’a absolument rien pour rendre ça possible.
Pas d’app store, pas de micro intégré performant, pas de connexion data sur les mobiles. Les fondateurs doivent tout inventer à partir de zéro, en commençant par l’algorithme capable de reconnaître un morceau à partir d’un extrait bruité de quelques secondes.
C’est Avery Wang, docteur en traitement du signal, qui développe la méthode. Il crée un système de « fingerprints » — des empreintes sonores — qui transforme chaque chanson en une carte unique de fréquences. Même avec du bruit de fond, l’algorithme peut retrouver le morceau dans une base de données. Mais encore faut-il un moyen de l’utiliser au quotidien.
Le numéro magique : 2580
Puisque personne n’a de smartphone, Shazam trouve une solution complètement folle. En 2002, le service lance au Royaume-Uni un numéro de téléphone : le 2580. Pour identifier une chanson, tu composais ce numéro, tu collais ton téléphone contre la source sonore, et tu raccrochais.

Quelques secondes plus tard, tu recevais un SMS avec le titre du morceau et le nom de l’artiste. C’est tout. Pas de lien Spotify, pas de pochette d’album, pas de lyrics. Juste un texto.
Le numéro 2580, d’ailleurs, n’a pas été choisi au hasard. Ce sont les quatre chiffres alignés verticalement au centre du clavier d’un téléphone. L’idée, c’est que tu puisses le composer dans le noir, en boîte de nuit, sans même regarder ton Nokia 3310.
Chaque appel coûtait environ 60 pence — soit un peu moins d’un euro. Le modèle économique reposait entièrement sur ces micro-paiements par appel. Et malgré l’aspect rudimentaire du truc, ça a pris. Des millions d’appels ont été passés au 2580 entre 2002 et 2008.
Six ans dans le désert avant l’iPhone
Pendant six ans, Shazam survit avec ce système téléphonique. L’entreprise galère à lever des fonds. Les investisseurs ne comprennent pas bien le concept. Identifier une chanson par téléphone, dans un monde pré-smartphone, ça ressemble à une invention sans avenir.
Les fondateurs racontent que la boîte a failli mourir plusieurs fois. Chris Barton a expliqué dans des interviews que certains mois, il ne savait pas si l’entreprise passerait le trimestre suivant. Le marché n’était tout simplement pas prêt.
Tout bascule en 2008. Apple lance l’App Store, et Shazam est l’une des toutes premières applications disponibles au téléchargement. Pour la première fois, les utilisateurs peuvent identifier une chanson directement depuis leur téléphone, sans appeler personne. Le micro du smartphone fait le boulot.
L’explosion est immédiate. En quelques mois, Shazam passe de quelques millions d’utilisateurs fidèles au 2580 à des dizaines de millions de téléchargements. L’app devient un phénomène mondial — et comme d’autres inventions devenues iconiques, elle avait juste eu besoin que le monde rattrape son idée.
Le chiffre qui rend fou
Voici le détail que presque personne ne connaît. En 2018, Apple rachète Shazam pour 400 millions de dollars. C’est une somme énorme, mais quand on regarde les chiffres de l’app, on comprend pourquoi.
À ce moment-là, Shazam a déjà identifié plus de 30 milliards de chansons dans le monde. Trente milliards de fois où quelqu’un a tendu son téléphone vers une enceinte en se demandant « c’est quoi ce morceau ? ». Aujourd’hui, ce compteur dépasse les 70 milliards.
Mais le plus dingue, c’est que l’algorithme d’Avery Wang — celui créé en 1999 — est toujours la base du système actuel. Évidemment, il a été amélioré, optimisé, adapté aux technologies modernes. Mais le principe des empreintes sonores n’a jamais changé.
Autrement dit, quand tu Shazames un titre dans un café en 2025, tu utilises une technologie pensée à la fin des années 90, quand ton téléphone le plus avancé avait le jeu Snake.
Le twist que personne ne connaît
Il y a un dernier détail savoureux dans cette histoire. Le nom « Shazam » vient du mot magique utilisé par le super-héros du même nom dans les comics DC. L’idée, c’était d’évoquer quelque chose d’instantané, de magique — tu prononces le mot et pouf, la réponse apparaît.
Sauf qu’en 1999, la magie prenait environ 30 secondes d’appel, une connexion qui coupait une fois sur trois, et un SMS qui arrivait parfois deux minutes plus tard. Pas exactement le « pouf » promis.
Et pourtant, comme souvent dans la tech, les gens qui ont inventé le truc avaient raison dix ans trop tôt. Shazam a juste eu la ténacité de survivre assez longtemps pour que le reste du monde finisse par comprendre.
La prochaine fois que tu lances l’app dans un restaurant, rappelle-toi : il y a vingt ans, quelqu’un faisait exactement la même chose — mais en appelant un numéro depuis un téléphone à clapet. Raconte ça ce soir, tu vas voir la tête de tes potes.