Pendant plus de 30 ans, des téléphones Garfield orange se sont échoués sur les plages bretonnes : on a fini par découvrir d’où ils venaient
Un combiné orange, deux grands yeux, un sourire en coin. Pendant des décennies, les bénévoles qui nettoyaient les plages du Finistère sont tombés encore et encore sur les mêmes débris : des morceaux de téléphones à l’effigie du chat Garfield. Personne ne savait d’où ils sortaient. Jusqu’au jour où un habitant s’est souvenu d’un détail vieux de près de quarante ans.

Un mystère qui revient à chaque marée
Sur les plages de la pointe du Finistère, du côté du Conquet et de Plougonvelin, on a l’habitude de ramasser toutes sortes de déchets rejetés par la mer. Bouts de filets, bouteilles, morceaux de plastique en tout genre.
Mais un objet revenait avec une régularité étonnante. Des téléphones fixes en plastique orange, en forme de Garfield, le célèbre chat paresseux créé en 1978 par le dessinateur américain Jim Davis.
Parfois un combiné entier, plus souvent un morceau de coque ou un bout de fil. Et cela durait depuis plus de trente ans, sans que personne ne puisse expliquer leur provenance.
Des bénévoles qui les ramassent depuis des années
Ceux qui connaissent le mieux ces étranges trouvailles, ce sont les bénévoles de l’association Ar Viltansoù. Depuis près de vingt ans, ils nettoient les plages du Conquet, de Plougonvelin et des communes voisines du nord-Finistère.
« On trouve des morceaux de téléphone Garfield quasiment à chaque nettoyage », expliquait en 2019 sa présidente, Claire Simonin, à l’AFP. Au point que ces débris étaient devenus une sorte de signature du littoral local.
Les bénévoles se posaient tous la même question. D’où pouvaient bien venir ces milliers de fragments de plastique orange, toujours le même modèle, au même endroit ? Ces histoires de cargaisons perdues ne sont pourtant pas rares. Nous vous avions raconté comment 5 millions de pièces de Lego tombées d’un cargo en 1997 continuent de s’échouer, ou comment 61 000 baskets Nike perdues en mer avaient fini sur les plages.
Le souvenir d’un habitant change tout
Le déclic est venu de l’intérêt des médias. Au début de l’année 2019, France Info s’empare du mystère des téléphones Garfield. L’histoire circule, et elle finit par réveiller un vieux souvenir chez un habitant du coin.
Cet homme raconte alors à l’association qu’au début des années 1980, alors qu’il avait une vingtaine d’années, il avait découvert après une tempête un conteneur éventré, rempli de téléphones Garfield. Il se souvient même de l’endroit.
Une simple conversation venait de relancer une enquête restée au point mort pendant des décennies. Pour les bénévoles, c’est la piste qu’ils attendaient depuis des années. Encore fallait-il pouvoir s’y rendre.
Une expédition réservée aux grandes marées
Le lieu indiqué n’a rien d’une promenade de santé. Il s’agit d’une faille creusée au pied d’une falaise qui surplombe la plage de Porsmoguer, à Plouarzel, au nord du Conquet. On la surnomme la « faille aux chats ».
La grotte est en grande partie sous l’eau. Elle n’est accessible qu’à marée très basse, lors des grandes marées. « C’est vraiment très, très dangereux », prévenait Claire Simonin.
L’équipe a donc attendu un fort coefficient de marée pour tenter l’expédition, le 22 mars 2019. À l’intérieur, la faille s’enfonce sur une trentaine de mètres, avec un passage qui ne dépasse parfois pas un mètre de large entre les parois.
La découverte au fond de la faille
Dès l’entrée, un indice confirme qu’ils sont au bon endroit. Un combiné Garfield orange est resté coincé dans une fissure du plafond, comme suspendu au-dessus de leurs têtes.
Sous les blocs de rochers, à l’entrée de la grotte, les bénévoles mettent la main sur 23 combinés complets, avec leur électronique et leurs fils. Ils retrouvent aussi des capots, des cordons téléphoniques et une plaque de fer rouillée.
Et tout au fond de la faille, ils découvrent enfin ce qu’ils cherchaient : les restes d’un conteneur maritime, dont l’armature est encore mêlée à un cordage d’amarrage et à des fils de téléphone. Depuis près de quarante ans, la mer venait y puiser, marée après marée, les téléphones qu’elle déposait ensuite sur les plages.
Une question reste sans réponse
On sait donc désormais d’où viennent les téléphones. Mais le mystère n’est pas entièrement levé pour autant. Car personne ne sait toujours quel navire transportait ce conteneur.
« On n’a toujours pas d’idée de ce qui s’est passé, de quel bateau il s’agit, ni s’il y a eu un ou plusieurs conteneurs tombés à la mer », reconnaissait Fabien Boileau, directeur du Parc naturel marin d’Iroise, qui s’est lui aussi rendu dans la grotte.
Le phénomène n’a rien d’exceptionnel. Selon le World Shipping Council, une organisation qui représente les compagnies de transport maritime, environ 1 390 conteneurs sont tombés à la mer rien qu’en 2017, un chiffre probablement sous-estimé.
Le même mois que l’expédition dans la grotte, en mars 2019, le cargo Grande America coulait d’ailleurs à environ 300 kilomètres à l’ouest de La Rochelle. À son bord se trouvaient 2 000 voitures et 365 conteneurs, dont 45 contenaient des matières dangereuses.
Un souvenir d’enfance devenu pollution
Derrière l’anecdote amusante se cache un vrai problème. Ces téléphones sont en plastique, et ils se brisent peu à peu en morceaux de plus en plus petits.
Selon les chiffres rappelés par l’AFP en 2019, plus de 300 millions de tonnes de plastique sont produites chaque année dans le monde. Au moins 5 000 milliards de morceaux de plastique flotteraient dans les océans. Dans les scénarios les plus pessimistes, il pourrait y avoir plus de plastique que de poissons dans les mers d’ici 2050.
Lors de l’expédition, un phoque solitaire chassait d’ailleurs à proximité de la grotte. Une espèce protégée en France, qui avale probablement du plastique avec ses proies.
Et si vous en trouvez un ?
Ces histoires de cargaisons perdues fascinent toujours autant. Il y a quelques jours, nous vous racontions l’épopée des 28 800 canards en plastique tombés d’un cargo en 1992, que des scientifiques suivent encore à travers les océans.
Si vous tombez sur un objet rejeté par la mer, sachez qu’il ne se ramasse pas toujours librement. Nous avons fait le point sur ces trésors échoués sur les plages et ce que dit la loi.
Quant aux téléphones Garfield, ils sont devenus pour les habitants du Finistère un étrange souvenir de leur littoral. Le plus célèbre chat paresseux du monde aura finalement passé près de quarante ans à se prélasser au fond d’une grotte bretonne. Une drôle de fin pour un objet né pour faire sourire les enfants.