Adieu l’Alaska : en 1867, la Russie s’en sépare pour une somme qui fait encore sourire
Sitka, 18 octobre 1867. Sur la colline du château, on amène un drapeau. Pas n’importe lequel : celui de l’Empire russe, qui flottait sur ce bout du monde depuis des décennies. À la place, les Américains hissent leurs étoiles et leurs rayures.
Dans l’assistance, des soldats, des officiels, des commerçants. Et une question que beaucoup se posent déjà : mais pourquoi la Russie vient-elle de se débarrasser d’un territoire aussi gigantesque ? Spoiler : la réponse tient en un mot, l’argent. Et le prix, lui, fait encore halluciner.
Le 18 octobre 1867, un drapeau tombe à Sitka
La cérémonie de Sitka, c’est la passation officielle. Le traité a été signé quelques mois plus tôt, le 30 mars 1867, à Washington. Ce jour-là, il ne reste plus qu’à faire le geste symbolique : descendre un drapeau, en monter un autre.
Petit détail qui ajoute à la scène : selon les récits d’époque, le drapeau russe se serait emmêlé dans son mât en descendant. Les soldats ont dû s’y reprendre à plusieurs fois. Comme si le territoire lui-même hésitait à tourner la page.
Aujourd’hui, les Alaskiens fêtent cette date chaque année : c’est l’Alaska Day, un jour férié dans l’État. Mais pour comprendre pourquoi Moscou a lâché la région, il faut remonter un peu en arrière.
Pourquoi le tsar a voulu s’en débarrasser

L’Alaska russe, c’était surtout une affaire de fourrures, notamment la loutre de mer. Sauf que les animaux s’étaient raréfiés et que le commerce ne rapportait plus grand-chose. Le territoire coûtait plus cher à administrer qu’il ne rapportait.
Il y avait aussi un problème de géographie. La région était à des milliers de kilomètres de Saint-Pétersbourg, très difficile à défendre. La Russie sortait en plus de la guerre de Crimée, financièrement fragilisée, et redoutait de voir le Royaume-Uni mettre la main sur ce territoire voisin du Canada britannique.
Mieux valait donc vendre à un acheteur qui ne représentait pas une menace : les États-Unis. Reste à savoir à quel prix. Et c’est là que ça devient croustillant.
7,2 millions de dollars : le chiffre qui fait sourire
La somme négociée par le secrétaire d’État américain William H. Seward : 7,2 millions de dollars en or. Pour environ 1,5 million de kilomètres carrés, soit près de trois fois la taille de la France.
Faisons le calcul. Cela revient à environ 2 centimes de dollar l’hectare… ou, si vous préférez, à moins de 5 dollars du kilomètre carré. Un prix de petite parcelle de banlieue, pour un territoire plus vaste que l’Espagne, la France et l’Allemagne réunies.
Converti en valeur d’aujourd’hui, ce montant représente plusieurs centaines de millions de dollars selon les calculs d’inflation. Ça reste une somme, certes. Mais pour un territoire de cette taille, le rapport qualité-prix défie toute concurrence. Et pourtant, à l’époque, personne n’applaudissait.
« La folie de Seward » : quand l’Amérique se moquait
Dans la presse américaine, la vente a été accueillie avec un sarcasme féroce. On parlait de « la folie de Seward », de « la glacière de Seward » ou encore du « jardin d’ours polaires d’Andrew Johnson », le président de l’époque.
Les critiques s’en donnaient à cœur joie : pourquoi dépenser des millions pour une étendue de glace et de neige, perdue au bout du continent ? Certains journaux jugeaient l’achat purement et simplement ridicule.
Seward, lui, tenait bon. Convaincu que l’avenir de l’Amérique passait par le Pacifique, il défendait son projet face à un Congrès sceptique. Le Sénat a fini par ratifier le traité, à une large majorité. Mais l’opinion, elle, a mis des années à changer d’avis. Jusqu’à ce que quelque chose brille dans les rivières.
Ce que l’Alaska cachait sous la glace

La première bonne surprise est arrivée à la fin du XIXe siècle : l’or. La ruée vers le Klondike, à la frontière du Yukon, puis les découvertes à Nome et Fairbanks ont attiré des dizaines de milliers de chercheurs d’or. Rien qu’avec ça, la « folie » commençait à ressembler à un joli coup.
Mais le vrai jackpot, c’est le pétrole. En 1968, un immense gisement est découvert à Prudhoe Bay, sur le versant nord. L’oléoduc trans-alaskien, inauguré en 1977, a ensuite acheminé le pétrole sur plus de 1 200 kilomètres vers le sud de l’État.
Ajoutez à cela le gaz naturel, le cuivre, le zinc, les pêcheries parmi les plus riches du monde, les forêts et les terres rares. Sans oublier la position stratégique : l’Alaska fait face à la Russie de l’autre côté du détroit de Béring, un atout militaire majeur pour Washington. Alors, combien ça vaut aujourd’hui ?
Combien vaut l’Alaska aujourd’hui ?
Difficile de mettre un prix exact sur un territoire pareil. Mais les ordres de grandeur donnent le vertige. Le pétrole alaskien a rapporté des centaines de milliards de dollars depuis les années 1970. L’État a même créé un fonds permanent, alimenté par les revenus pétroliers, qui verse chaque année un dividende à ses habitants.
L’économie de l’Alaska pèse aujourd’hui plusieurs dizaines de milliards de dollars par an. Les ressources minières et pétrolières, elles, se chiffrent en milliers de milliards si l’on additionne les réserves estimées. En comparaison, les 7,2 millions de 1867 ressemblent à de la monnaie de poche.
Le territoire est devenu le 49e État américain en 1959. Et la facture de départ, rapportée à ce que l’Alaska génère, fait de cette transaction l’une des meilleures affaires territoriales de l’histoire. Pour d’autres dates qui ont fait basculer le monde, jetez un œil à ce qui s’est passé un 18 octobre.
Un regret côté russe ? Pas si simple

Faut-il en conclure que la Russie s’est fait avoir ? Pas si vite. À l’époque, Saint-Pétersbourg avait de bonnes raisons de vendre, et rien ne laissait prévoir les trésors qui dormaient sous le sol.
Un mythe tenace court pourtant sur Internet : celui d’un simple « bail » de 99 ans que la Russie aurait consenti, et qui lui permettrait de réclamer l’Alaska. C’est faux. Le traité de 1867 est une vente définitive, sans clause de retour.
Il n’empêche : en Russie, le sujet reste sensible et alimente régulièrement les nostalgies et les polémiques. L’histoire a beau être close juridiquement, elle continue de faire parler. Un peu comme ces anecdotes de l’histoire qui font passer des fortunes à côté de leur inventeur. Dans le cas de l’Alaska, c’est tout un empire qui est passé à côté du jackpot.
L’héritage de la « folie » devenue génie
Aujourd’hui, personne n’ose plus parler de glacière. Seward est même devenu un visionnaire aux yeux des Américains, et la ville de Seward, en Alaska, porte son nom. Chaque 18 octobre, l’Alaska Day rappelle cette passation de drapeau devenue un moment fondateur.
La leçon est limpide : ce qui ressemble à une folie sur le moment peut se révéler un coup de maître avec le recul. Et ça vaut aussi pour les contemporains, qui rient bien trop vite de ce qu’ils ne comprennent pas encore.
Alors, la prochaine fois que quelqu’un vous parle d’une « bonne affaire », rappelez-lui ce chiffre : 7,2 millions de dollars pour un territoire grand comme trois fois la France. Difficile de faire mieux.