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Les personnes nées entre 1960 et 1970 constituent la dernière génération à avoir connu une enfance heureuse, d’après le psychologue Peter Gray

Publié par Ambre Détoit le 15 Juin 2026 à 7:06
Femme âgée sereine assise sur un banc de jardin ensoleillé

Ils ne bronchent pas face aux mauvaises nouvelles. Ils relativisent là où d’autres s’effondrent. Les baby-boomers affichent un calme intérieur qui fascine — et qui agace parfois — les générations suivantes.

Cette solidité n’est pas tombée du ciel. Elle s’est construite dans les cours d’immeuble, les champs et les cages d’escalier des années 50 à 70. Et selon le psychologue Peter Gray, ces expériences d’enfance constituent un véritable entraînement psychologique dont on mesure aujourd’hui la puissance.

Nés entre 1946 et 1964 : l’enfance sans filet qui a tout changé

La génération du baby-boom a grandi dans un monde radicalement différent du nôtre. Pas de smartphone, pas de réseaux sociaux, pas de GPS dans la poche. Les parents travaillaient dur, souvent six jours sur sept. Les rues n’étaient pas surveillées par des caméras. La règle tenait en une phrase : « Rentre pour le dîner. »

Dans ce contexte de reconstruction et de croissance économique, les enfants passaient leurs journées dehors. Ils marchaient plusieurs kilomètres pour aller à l’école, traversaient la ville à vélo, jouaient dans des terrains vagues. Personne ne les accompagnait. Personne ne les chronométrait. Ces trajets quotidiens forgeaient une endurance mentale que les enfants d’aujourd’hui ont rarement l’occasion de développer.

Peter Gray, dans une étude publiée dans l’American Journal of Play en 2011, démontre que le jeu libre et les activités non supervisées renforcent durablement l’autonomie. Évaluer un risque seul, gérer une chute sans adulte à portée de voix, négocier les règles d’un jeu inventé sur le tas : autant de micro-épreuves qui sculptent la confiance en soi.

Mais cette liberté de mouvement n’était qu’un des ingrédients. L’ennui, ce mot que les vacanciers des années 70 connaissaient bien, jouait un rôle tout aussi crucial.

L’ennui, les corvées, les « non » : le triple entraînement invisible

Sans écran pour combler le vide, les après-midi pouvaient durer une éternité. Fabriquer une cabane avec trois planches, inventer un jeu avec un bâton et une boîte de conserve, rester allongé dans l’herbe à regarder les nuages. Ce temps « vide » a nourri une tolérance à l’ennui que les psychologues considèrent aujourd’hui comme un facteur clé de créativité et de stabilité émotionnelle.

À cela s’ajoutaient de vraies responsabilités. Garder les petits frères et sœurs, préparer le repas, tondre la pelouse, aller faire les courses au village. Ces corvées n’étaient pas négociables. Elles construisaient ce que les chercheurs, notamment H. Lefcourt dans ses travaux de 1982, appellent un « locus de contrôle interne » : la conviction profonde que nos actions influencent directement les résultats.

Et puis il y avait les « non ». Catégoriques, sans explication, sans négociation. « Non, tu n’iras pas. » Point final. Cette frustration répétée, loin d’être traumatisante, développait une capacité précieuse : supporter de ne pas obtenir ce qu’on veut sans s’effondrer. Un mécanisme que les spécialistes du développement observent de moins en moins dans les générations récentes.

Reste une dernière dimension, peut-être la plus décisive, que les baby-boomers ont expérimentée chaque jour de leur enfance.

Cour d'école vide des années 60 avec un ballon oublié

Le face-à-face permanent : cette compétence sociale que les écrans ont effacée

Quand les piscines municipales étaient encore des cours de récréation géantes, les conflits se réglaient en personne. Pas de message privé, pas de blocage d’un clic. Une dispute en classe signifiait affronter le regard de l’autre dès le lendemain matin. S’excuser en face, trouver un terrain d’entente, ou simplement apprendre à cohabiter avec quelqu’un qu’on n’aimait pas.

Ce face-à-face quotidien a forgé des compétences sociales fines : lecture du langage corporel, gestion de la colère, capacité à dire les choses directement. Des aptitudes que les rituels sociaux d’aujourd’hui sollicitent de moins en moins, à mesure que les interactions migrent derrière des écrans.

Peter Gray insiste sur ce point : la résolution autonome des conflits entre pairs, sans intervention adulte, constitue l’un des apprentissages les plus structurants du jeu libre. Les enfants qui en sont privés développent plus difficilement la capacité à gérer l’incertitude relationnelle. Or c’est précisément cette incertitude — ne pas savoir comment l’autre va réagir — qui entraîne le cerveau à la résilience.

Sept expériences, un dénominateur commun : l’absence de protection permanente. Jouer dehors sans surveillance, marcher seul, s’ennuyer, assumer des corvées, encaisser des refus, affronter les conflits en direct, tolérer la frustration. Les baby-boomers n’ont pas choisi cet entraînement. Ils l’ont simplement vécu, sans savoir qu’il les rendrait plus solides.

La vraie question n’est peut-être pas de savoir si cette génération était plus résistante. C’est de se demander ce qu’on a retiré aux suivantes — et si on peut encore le leur rendre.

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