Pourquoi ta montre écrit le 4 « IIII » — alors que Big Ben, lui, ne le fait jamais ?
Regarde le cadran d’une vieille horloge de gare, d’une mairie ou d’une montre de luxe en chiffres romains. À la place du 4, tu verras quatre petits traits : IIII. Tout le monde t’a pourtant appris que quatre s’écrit IV.
Alors, les horlogers ont-ils tous fait la même faute depuis des siècles ? La réponse tient en plusieurs théories, dont une est franchement une légende.
Une faute que personne n’a jamais corrigée ?
Première surprise : le IIII n’est pas une erreur. Les Romains eux-mêmes écrivaient souvent quatre avec quatre traits, comme on le voit encore sur des inscriptions antiques.
Au Colisée, par exemple, IIII est employé systématiquement à la place de IV. Cette écriture « additive » est donc plus ancienne que la version avec soustraction que tu connais.
Le IV est devenu plus courant par la suite, après la chute de l’Empire romain. Les horlogers, eux, ont gardé l’ancienne habitude. Ils l’ont même figée : on parle encore du « quatre d’horloger ».
Le cas de l’horloge de la Conciergerie est parlant. Commandée par Charles V à l’horloger lorrain Henri de Vic en 1371, elle affiche déjà IIII. Elle date donc d’avant le XVe siècle, quand cette notation était la norme sur les cadrans.
Mais pourquoi s’être accroché à cette vieille notation pendant des siècles ? Et qui a bien pu faire la loi ? Une première hypothèse met en scène un dieu.
Le dieu qu’on n’osait pas abréger

En latin, Jupiter s’écrit IVPITER. Les deux premières lettres du nom du maître des dieux forment donc… IV.
Certains Romains auraient jugé déplacé d’utiliser les initiales d’une divinité pour désigner un simple nombre. L’idée est séduisante, mais elle reste une hypothèse parmi d’autres, sans preuve définitive.
Une autre explication, plus terre à terre, relève de l’esthétique. Sur un cadran, le IIII fait face au VIII, un chiffre très chargé en traits. Un petit IV déséquilibrerait la symétrie en face d’un XII et d’un VIII bien massifs.
Avec IIII, la chasse visuelle est plus homogène de chaque côté de l’axe vertical. Le cadran paraît plus harmonieux, un peu comme une page bien mise en page.
Et ce n’est que la deuxième raison. La troisième est un vrai calcul d’atelier, bien plus concret.
Le calcul secret de l’atelier
Avec IIII, le cadran se découpe en trois zones. Dans la première on trouve uniquement des I. Dans la deuxième apparaissent les V, et dans la dernière, les X.
Cette progression donne un cadran bien ordonné. Avec un IV, les repères se mélangent : le V et le I se retrouvent dans des zones qui ne leur étaient pas réservées.
Il y a aussi un argument de lisibilité. Les chiffres du bas du cadran se lisent en partie à l’envers ou de biais. Un IV risquerait alors d’être pris pour un VI, juste de l’autre côté du V.
Enfin, côté fabrication, une source évoque un autre atout. Avec IIII, il faut 20 « I », 4 « V » et 4 « X » pour un cadran : un compte rond et symétrique, pratique quand il faut fondre des chiffres un par un.
Autant de raisons très raisonnables. Mais alors, pourquoi un roi se retrouve-t-il mêlé à l’histoire ?
La légende du Roi-Soleil… qui ne tient pas
C’est l’anecdote la plus racontée. Un horloger aurait présenté à Louis XIV une horloge avec un IV, et le roi lui aurait ordonné de le remplacer par IIII.
Charmant, mais peu crédible : l’usage est bien antérieur à Louis XIV, comme le prouve l’horloge de Charles V, installée au XIVe siècle. Le roi n’a donc rien inventé du tout.
Tu peux faire le test chez un bijoutier. Des maisons comme Cartier ou Patek Philippe gardent ce IIII sur certains cadrans, par tradition.
Et le plus drôle, c’est que le IIII n’est pas général. Un monument très célèbre vient tout casser, et il se trouve à Londres.
Big Ben, le rebelle du cadran
Big Ben affiche bel et bien un IV. Son cadran a été dessiné en 1852, bien après la grande époque du IIII.
Cet exemple prouve que le IIII relève de la coutume, pas d’une règle. Chacun peut choisir, et certaines tours assument pleinement le IV.
Autre détail qui trahit un choix, pas une règle : sur beaucoup de cadrans, le neuf reste écrit IX. Les horlogers n’ont donc modifié que le 4, pas la logique complète des chiffres romains.
Au Colisée, l’ancienne écriture allait encore plus loin : la porte 44 s’y lit XLIIII. Le trait d’union entre passé et présent, c’est que les Romains n’étaient pas toujours aussi stricts que nos manuels.
Et si ton quotidien cachait d’autres conventions du même genre ?

Les chiffres sont pleins de conventions que l’on suit sans se poser de question. Tu as déjà vu pourquoi le 1 et le 7 changent de place entre ton téléphone et ta calculette ?
Les règles de la rue ont leur part de mystère aussi : les numéros pairs à droite remontent à un décret de 1805 et à la Seine.
Même les panneaux ont leur histoire : l’origine du STOP en anglais en France surprend. Autre tradition figée : dans les jeux de cartes, le roi de cœur sans moustache est le fruit d’une vieille erreur de copie.
Et côté monuments, la tour Eiffel qui grandit l’été prouve que même la pierre et le fer bougent.
La réponse en une phrase
Le IIII n’est pas une faute : c’est l’ancienne écriture romaine, conservée par les horlogers pour l’équilibre, la lisibilité et la tradition. Alors, la prochaine fois que tu croiseras un cadran, sauras-tu repérer lequel a choisi le IV ?
Pour rester dans les petites manies des mots du quotidien, découvre pourquoi on dit « allô » en décrochant, alors que Bell avait prévu tout autre chose. Et pour une autre énigme de couleur, tu peux aussi voir pourquoi Homère décrit la mer comme du vin sombre.