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Pourquoi couper un oignon te fait pleurer, alors que l’oignon entier ne pique pas ?

Publié par Ambre Détoit le 08 Oct 2026 à 9:01

Prends un oignon entier, fais-le rouler dans ta main, renifle-le. Rien. Pas la moindre larme.

Coupe-le en deux et, trois secondes plus tard, tu clignes des yeux comme si on t’avait lancé du gaz lacrymogène. Alors, qu’est-ce qui s’est passé entre ces deux instants ? Et pourquoi cette réponse, des scientifiques ne l’ont trouvée qu’en 2002 ?

Un gaz qui n’existe pas avant le premier coup de couteau

Premier point contre-intuitif : la molécule qui te fait pleurer n’est pas stockée dans l’oignon. Elle n’existe tout simplement pas dans un bulbe intact. Ton oignon est innocent tant que tu ne le touches pas.

La plante range deux familles d’ingrédients à part, un peu comme une colle à deux composants dans deux tubes. D’un côté, des composés soufrés inodores, que l’oignon fabrique en puisant le soufre du sol. De l’autre, dans des compartiments cellulaires distincts, une enzyme appelée alliinase.

Tant que les cellules restent fermées, les deux ne se rencontrent jamais. Mais la lame écrase et déchire des milliers de cellules d’un coup. Les cloisons cèdent, l’enzyme rejoint ses cibles et la réaction démarre instantanément.

Elle produit des acides sulféniques, des molécules instables qui ne tiennent pas longtemps. Si tout s’arrêtait là, ton oignon sentirait fort mais ne te ferait pas forcément pleurer. Or il existe un second acteur, resté dans l’ombre pendant des décennies.

Femme pleurant en coupant un oignon dans sa cuisine

Le complice que personne n’avait repéré

Ce second acteur est une deuxième enzyme, la synthase du facteur lacrymogène. Elle attrape l’un de ces acides instables et le transforme en une molécule volatile, le syn-propanethial-S-oxyde. C’est elle, et elle seule, le gaz qui te fait pleurer.

Légère, elle quitte aussitôt la planche à découper. Elle monte vers le seul endroit humide et exposé à proximité : tes yeux. Le trajet dure quelques secondes.

Sur la cornée, elle se dissout dans le film de larmes et réveille des terminaisons nerveuses ultra-sensibles. Ces capteurs d’alerte préviennent ton cerveau qu’un intrus irrite l’œil. Sa réponse est immédiate : noyer l’intrus.

Tes glandes lacrymales produisent alors des larmes en abondance pour diluer et chasser la substance. Tu ne pleures pas de tristesse, tu déclenches un lavage automatique. Ces larmes réflexes sont d’ailleurs chimiquement différentes de celles de l’émotion, plus riches en eau et faites pour rincer.

Mais le plus drôle, c’est la façon dont cette enzyme a été démasquée.

2002 : l’enzyme coupable… que l’on croyait innocente

Pendant longtemps, on pensait que le gaz se formait tout seul à partir des acides instables, sans aide. En 2002, Shinsuke Imai et son équipe ont identifié la véritable coupable : la facteur-lacrymogène synthase. Leur étude est parue dans la revue Nature.

La récompense a été à la hauteur du sujet. Leurs travaux ont décroché un prix Ig Nobel de chimie, ces trophées qui saluent des recherches qui font d’abord rire, puis réfléchir. Même le nom de la molécule, difficile à prononcer, fait presque pleurer.

Et leur découverte a ouvert une piste plus ambitieuse : un oignon qui ne fait plus pleurer. Si on neutralise l’enzyme, les acides instables suivent une autre voie spontanée. Ils donnent un composé qui contribue à la saveur de l’oignon frais, sans la douleur.

Chercheuse observant un oignon coupé en laboratoire

L’oignon sans larmes existe déjà (avec un hic)

Des chercheurs ont testé l’idée. Dans une étude publiée en 2008, ils ont réduit l’activité de l’enzyme jusqu’à 1 544 fois chez des oignons génétiquement modifiés. Résultat : beaucoup moins de gaz lacrymogène quand on les blesse.

Les oignons « sans larmes » qu’on trouve déjà sur le marché reposent sur une autre méthode. Des variétés comme la Vidalia sont obtenues par un apport de soufre réduit ou une culture dans des sols pauvres en soufre. Elles accumulent donc moins de composés soufrés, au détriment de leurs qualités gustatives et de leurs bienfaits.

Autrement dit, on peut déjà éviter les larmes, mais pas forcément sans rien perdre. D’où l’intérêt de la piste génétique. Reste à savoir ce qui marche dans ta cuisine, aujourd’hui, sans laboratoire.

Les astuces qui marchent… et celles qui sont du folklore

La règle est simple : tout ce qui ralentit l’enzyme, retient le gaz ou l’écarte de tes yeux fonctionne. Le reste relève de la légende de grand-mère. Voici le tri.

Premier réflexe efficace : passer l’oignon 20 à 30 minutes au frigo avant de le couper. Le froid freine l’enzyme et l’évaporation du gaz. Un couteau bien aiguisé aide aussi, car il tranche les cellules au lieu de les écraser, donc libère moins d’enzyme.

Une hotte ou un ventilateur qui éloigne l’air fonctionne bien, puisque le gaz part de côté avant d’atteindre tes yeux. Couper sous l’eau ou près d’un robinet aide un peu, car le gaz se dissout dans l’eau, mais le geste est peu pratique. Les lunettes de natation, elles, sont ridicules mais imparables.

Côté croyances, c’est plus décevant. La mie de pain dans la bouche n’a aucune action ni sur le gaz ni sur tes yeux. Respirer par la bouche réduit la perception, sans empêcher le gaz d’atteindre l’œil, et la bougie allumée a un effet marginal.

Dernier truc de cuisinier : garde le pied de l’oignon, la base d’où partent les racines, pour la fin. C’est la zone la plus concentrée en composés soufrés. Coupe la tête d’abord, tranche le bulbe, et n’attaque le pied qu’en dernier.

Et d’ailleurs, pourquoi ça se calme tout seul ?

Tu l’as sûrement remarqué : la première minute est la pire, puis ça passe. Le gaz est instable et se dégrade vite. Une fois l’oignon coupé et un peu aéré, l’émission ralentit.

Même logique côté nez : ton cerveau finit par s’habituer aux odeurs qui restent. C’est ce qui explique en partie pourquoi tu ne sens plus l’odeur de ta maison, alors que tes invités la remarquent dès la porte.

L’oignon n’est pas le seul aliment qui joue avec tes réflexes. Le café, lui, agit sur ton ventre bien avant la fin de ta tasse, comme l’explique cet article sur le café qui envoie aux toilettes. Ton corps réagit souvent avant que tu aies eu le temps d’y penser.

Les réflexes involontaires peuvent même durer très longtemps : certains hoquets ont tenu 68 ans. Et si tu veux un autre exemple d’un aliment qui défie le temps, regarde du côté du miel qui ne périme jamais.

Même sensation de réaction corporelle incontrôlable avec un son : le crissement d’une craie te hérisse sans que tu aies rien décidé.

La réponse en une phrase

L’oignon fabrique son gaz lacrymogène à la demande, grâce à une enzyme mise en contact avec ses composés soufrés par ton couteau. Tes larmes ne sont qu’un lavage automatique contre une fausse alerte.

Reste une question : si on sait désormais fabriquer un oignon sans larmes, pourquoi n’en trouve-t-on pas partout ? Pour changer de registre, découvre comment le pic-vert survit à 12 000 coups de bec par jour, ou le secret du ronronnement des chats enfin percé.

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