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Pourquoi les ascenseurs n’ont-ils pas de 13e étage — et qui a décidé de supprimer un nombre entier ?

Publié par Ambre Détoit le 29 Juin 2026 à 9:01

Tu as peut-être déjà remarqué ce détail bizarre dans un ascenseur : les boutons passent directement du 12 au 14. Pas de 13e étage. Comme si un nombre entier avait été rayé de l’existence par décret universel.

Ce n’est pas un bug, ni un oubli de l’architecte. C’est une décision volontaire, prise dans des milliers d’immeubles à travers le monde. Et la raison plonge ses racines bien plus loin qu’une vague superstition de grand-mère.

Un nombre maudit depuis plus de 3 000 ans

La peur du nombre 13 a un nom scientifique : la triskaïdékaphobie. Le mot vient du grec treiskaideka (treize) et phobos (peur). Ce n’est pas une invention moderne.

Panneau d'ascenseur sans bouton 13e étage

Les premières traces remontent au code d’Hammurabi, vers 1750 avant J.-C. Ce texte de loi babylonien aurait omis une 13e règle dans sa liste. Certains historiens pensent qu’il s’agit d’une erreur de traduction, mais le mythe était lancé.

Dans la mythologie nordique, un banquet à Valhalla réunissait 12 dieux. Loki, le dieu de la discorde, s’est invité en 13e convive. Sa présence a provoqué la mort de Baldr, le dieu de la lumière. Treize à table : mauvais présage.

Le christianisme a renforcé cette croyance. Lors de la Cène, Jésus et ses 12 apôtres étaient 13 à table. Le 13e convive, Judas, a trahi le Christ. Résultat : dans la tradition chrétienne, être 13 à table porte malheur depuis près de 2 000 ans.

Mais comment une superstition religieuse a-t-elle fini par effacer un étage entier de nos immeubles ?

Le jour où l’Amérique a supprimé un étage

C’est aux États-Unis que tout bascule, au début du XXe siècle. Les premiers gratte-ciel sortent de terre à New York et Chicago. Les promoteurs immobiliers font face à un problème concret : personne ne veut louer au 13e étage.

Construction d'un gratte-ciel à New York début XXe siècle

Les bureaux situés à cet étage restaient vacants plus longtemps que les autres. Les locataires exigeaient des réductions de loyer. Certains refusaient carrément d’y mettre les pieds.

La solution a été brutale et pragmatique : supprimer le numéro. Les architectes ont commencé à numéroter les étages de 12 à 14, comme si le 13 n’avait jamais existé. L’étage physique est toujours là. Il porte juste un autre nom.

Selon une étude de CityRealty publiée en 2015, environ 91 % des immeubles de grande hauteur à Manhattan n’avaient pas de 13e étage listé. Certains l’appellent 12A, d’autres 14 directement. Le résultat est le même : le chiffre 13 disparaît du panneau de l’ascenseur.

Cette pratique ne s’est pas limitée aux bureaux. Elle s’est étendue aux hôtels, aux hôpitaux et même à certains avions. Mais la superstition va bien au-delà d’un simple bouton manquant.

Un vendredi pas comme les autres

Le 13 ne fait pas peur seulement quand il désigne un étage. Combiné au vendredi, il devient carrément toxique pour l’économie. Le vendredi 13 coûterait entre 800 et 900 millions de dollars par an aux États-Unis, selon le Stress Management Center and Phobia Institute de Caroline du Nord.

Ce chiffre s’explique par les millions de personnes qui refusent de prendre l’avion, de signer un contrat ou même de sortir de chez elles ce jour-là. En France, c’est l’inverse pour la Française des Jeux : les mises explosent les vendredis 13.

L’origine du « vendredi 13 maudit » est elle-même disputée. Certains l’attribuent à l’arrestation des Templiers le vendredi 13 octobre 1307. D’autres estiment que cette association est bien plus récente, popularisée au XIXe siècle par les superstitions populaires et renforcée par la franchise de films d’horreur sortie en 1980.

Le plus fascinant, c’est que cette peur n’est pas universelle. Dans certains pays, c’est un tout autre chiffre qui terrifie.

En Asie, c’est le 4 qui disparaît des ascenseurs

Au Japon, en Chine et en Corée du Sud, c’est le chiffre 4 qui pose problème. La raison est linguistique : en mandarin, le mot « quatre » (四, ) se prononce presque comme le mot « mort » (死, ). La phobie correspondante s’appelle la tétraphobie.

Les conséquences sont identiques à celles du 13 en Occident, mais en plus radical. Dans de nombreux immeubles asiatiques, les étages 4, 14, 24 et parfois même 40 à 49 sont tout simplement absents. Un immeuble de 50 étages peut n’en afficher que 36 sur son panneau.

Certains hôpitaux japonais n’ont pas de chambre 4, ni de chambre 9. Le 9 (ku) se prononce comme « souffrance ». Nokia n’a jamais commercialisé de téléphone avec le chiffre 4 dans son nom sur le marché asiatique.

En Italie, c’est le 17 qui fait frémir. En chiffres romains, XVII peut être réarrangé en VIXI, qui signifie « j’ai vécu » en latin — autrement dit, « je suis mort ». L’avionneur Alitalia n’avait pas de rangée 17 dans ses appareils.

Toutes ces superstitions ont un point commun : elles coûtent de l’argent. Et pourtant, elles persistent.

Pourquoi on y croit encore en 2026

Tu pourrais penser que ces croyances appartiennent au passé. Les données disent le contraire. Une enquête Gallup de 2019 révélait que 25 % des Américains se considéraient « au moins un peu superstitieux ». En France, un sondage IFOP de 2014 indiquait que 41 % des Français croyaient à au moins une superstition.

Les psychologues expliquent ce phénomène par le biais de confirmation. Si tu emménages au 13e étage et que tu as un accident le mois suivant, tu retiendras le lien. Si rien ne se passe, tu oublieras. Le cerveau cherche des patterns, même là où il n’y en a pas.

Stuart Vyse, psychologue américain et auteur de Believing in Magic, ajoute un élément clé : la superstition procure un sentiment de contrôle. Dans un monde imprévisible, éviter un chiffre donne l’illusion de maîtriser le hasard. C’est irrationnel, mais c’est profondément humain.

Le plus ironique dans tout ça ? L’étage « 14 » d’un immeuble sans 13e étage est, physiquement, le 13e étage. Tu y es déjà. Tu ne le sais juste pas.

Alors la prochaine fois que tu montes dans un ascenseur, regarde le panneau. Si le 13 manque, tu sauras que 3 000 ans de mythes, de banquets divins et de marketing immobilier ont conspiré pour effacer un nombre. Et que nos habitudes quotidiennes sont parfois bien plus anciennes qu’on ne le croit. Reste une question : si tout le monde sait que c’est irrationnel, pourquoi personne n’ose remettre le bouton ?

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