Icône menu hamburger Icône loupe de recherche
  1. TDN >
  2. Insolite

Pourquoi les Français disent « merde » avant de monter sur scène : l’origine va vous surprendre

Publié par le 13 Avr 2026 à 16:01

Tu l’as déjà dit ou entendu des dizaines de fois. Avant un examen, une présentation, un concert ou une pièce de théâtre, quelqu’un lance invariablement ce mot qui, ailleurs, passerait pour une insulte. En France, il équivaut à « bonne chance ». Mais d’où vient cette tradition aussi bizarre qu’universelle dans le pays ? La réponse est à la fois très concrète, un peu dégoûtante et franchement inattendue.

La vraie histoire derrière cette superstition bien française

L’explication la plus sérieuse remonte au XVIIIe et XIXe siècle, à l’époque où les Parisiens se rendaient au théâtre en fiacre — ces voitures à cheval qui constituaient le taxi de l’époque. Plus il y avait de fiacres garés devant un théâtre un soir de représentation, plus la salle était pleine. Et qui dit beaucoup de chevaux dit beaucoup de crottins sur le pavé.

Fiacres parisiens devant un théâtre au XIXe siècle

Les acteurs, dans les coulisses, guettaient donc le nombre de voitures à l’arrivée pour jauger la fréquentation. Une rue couverte de crottins signifiait une salle comble — et donc une excellente soirée pour tout le monde. Le mot est devenu, par glissement, un signe de bon augure. Souhaiter « merde » à quelqu’un avant une représentation, c’était lui souhaiter une salle bondée et des coffres pleins.

Cette origine est aujourd’hui la plus largement admise par les historiens du spectacle et les lexicographes. Elle est aussi cohérente avec d’autres expressions françaises dont la signification première a été complètement oubliée avec le temps.

Ce que personne ne te dit sur ce mot dans les théâtres

Il y a une règle non écrite dans le milieu du spectacle : on ne dit jamais « bonne chance ». Ce n’est pas une coquetterie, c’est une vraie superstition professionnelle. Prononcer « bonne chance » dans une loge est considéré comme un aussi mauvais présage que de siffler dans les coulisses ou de citer Macbeth à voix haute — une autre superstition qui traverse les frontières et les siècles.

Actrice dans les coulisses avant d'entrer sur scène

Le mot tabou a donc pris une valeur inversée. En l’utilisant délibérément dans son sens vulgaire, on conjure le mauvais sort. C’est le même mécanisme psychologique que le « touchons du bois » ou le fait de se regarder dans les yeux en trinquant pour éviter sept ans de malheur.

Il existe aussi une variante moins connue : dans certains milieux, on dit « merde » trois fois pour amplifier l’effet. Dans d’autres, l’usage impose de répondre « merci » — et surtout pas de remercier pour la formule. Répondre « merci » à « merde » porterait malheur à son tour. La superstition s’emballe jusqu’à l’absurde, et c’est là tout son charme.

Une autre théorie, moins documentée mais amusante, suggère que l’expression viendrait du monde militaire : les soldats qui partaient à la guerre enfonçaient leurs bottes dans la boue et le fumier des champs de bataille, et « aller dans la merde » signifiait affronter le feu. Survivre à la « merde » était donc une forme de chance. Cette version est moins convaincante historiquement, mais elle circule encore dans certains manuels de culture générale.

À lire aussi

Et ailleurs dans le monde, on dit quoi à la place ?

La France est loin d’être la seule à avoir une formule de bon augure au fond douteuse. En anglais, les acteurs disent « break a leg » — littéralement « casse-toi une jambe ». Là encore, l’origine exacte est débattue. La théorie la plus répandue suggère que « break a leg » désignait au XIXe siècle le fait de fléchir le genou pour saluer le public après une ovation — autrement dit, recevoir tellement d’applaudissements qu’on finit par s’incliner jusqu’à l’épuisement.

Comédiens du monde entier réunis en coulisses

En Italie, on dit « in bocca al lupo » — « dans la gueule du loup » — et la bonne réponse est « crepi il lupo », « que le loup crève ». En Allemagne, on opte pour « Hals und Beinbruch », soit « casse-toi le cou et la jambe ». Autant dire que les artistes du monde entier semblent s’être mis d’accord pour que la chance se formule en catastrophe imminente.

Ce qui est proprement français dans l’usage du mot « merde », c’est son extension bien au-delà du monde du spectacle. En France, on le dit avant les examens, avant les entretiens d’embauche, avant les matchs de foot, avant les accouchements parfois. Nulle part ailleurs dans le monde francophone — ni en Belgique, ni au Québec, ni en Suisse — cette formule n’a la même intensité culturelle. C’est une spécificité hexagonale, aussi ancrée que la fourchette à gauche ou le pain à chaque repas.

Pourquoi ce mot-là a survécu à deux siècles de changements

Ce qui frappe, c’est la longévité de l’expression. Les fiacres ont disparu, les théâtres à bougies aussi, mais le mot est resté. Il a survécu à l’électricité, aux voitures, aux examens du baccalauréat et aux auditions de télé-réalité. Pourquoi ?

Deux amis avant un examen en université française

Les psychologues expliquent que les rituels verbaux avant une épreuve ont une fonction bien réelle : ils réduisent le stress et créent un sentiment de solidarité entre ceux qui les partagent. Dire « merde » à quelqu’un avant qu’il entre en scène, c’est lui signifier qu’on fait partie du même clan, qu’on connaît les codes, qu’on est de son côté. L’étymologie s’efface, mais le lien social demeure.

Il y a aussi quelque chose de typiquement français dans le fait d’avoir choisi ce mot précis plutôt qu’un autre. Une forme d’humour noir, de dérision assumée face à l’angoisse de la performance. Comme si la meilleure façon d’apprivoiser la peur de rater était de commencer par choquer un peu. Ce n’est pas si éloigné du fond de l’humour français tel qu’on le pratique encore aujourd’hui — les expressions à double sens incluses.

La prochaine fois que quelqu’un te souhaite « merde » avant un moment important, tu pourras lui raconter l’histoire des fiacres, des crottins de cheval et d’une salle comble à Paris il y a deux cents ans. Et tu ne regarderas plus jamais ce mot de la même façon.

Rejoignez nos 875 726 abonnés en recevant notre newsletter gratuite

Laissez un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *