Pourquoi les pots de pharmacie anciens étaient toujours bleu et blanc
Vous en avez sûrement déjà vu chez un antiquaire ou dans le vide-grenier de votre grand-mère. Ces petits pots blancs, décorés de bleu, avec des inscriptions en latin gravées dessus. On les prenait pour de simples objets déco.
En réalité, ils ont occupé pendant des siècles une place centrale dans nos pharmacies. Et leur allure si particulière n’a rien d’un hasard esthétique.
Des récipients pensés pour durer des siècles

Avant l’apparition du plastique et du verre industriel, les apothicaires devaient conserver leurs préparations dans des matériaux capables de résister au temps. La faïence, cette céramique recouverte d’un émail opaque, cochait toutes les cases.
Elle est étanche, résistante aux chocs thermiques et surtout inerte : elle ne réagit pas avec les substances qu’elle contient. Un critère essentiel quand on stocke des poudres, des onguents ou des sirops parfois toxiques.
Les premiers pots de ce type apparaissent en Italie dès le XVe siècle, avant de se répandre dans toute l’Europe. La France développe ses propres ateliers, notamment à Nevers, Rouen ou Moustiers, où l’on perfectionne cette porcelaine du pauvre pendant plus de trois cents ans.

Pourquoi cette couleur bleue et pas une autre
Le bleu n’a pas été choisi au hasard. À l’époque, c’est l’un des seuls pigments capables de résister à la cuisson à très haute température de la faïence, contrairement au rouge ou au vert qui se dégradent facilement.
L’oxyde de cobalt, importé notamment de Saxe puis d’Espagne, produit ce bleu profond et stable qu’on retrouve aussi sur les célèbres faïences de Delft aux Pays-Bas. Un choix technique devenu, avec le temps, une signature visuelle.
Le blanc de fond, lui, vient de l’émail stannifère, un enduit à base d’étain qui donne cette surface lisse et lumineuse. Résultat : un objet à la fois fonctionnel et suffisamment élégant pour trôner derrière le comptoir, visible de tous les clients.
Cette esthétique soignée n’était d’ailleurs pas anodine : elle participait à la réputation du pharmacien, un peu comme la croix verte des officines aujourd’hui signale immédiatement leur fonction dans la rue.
Le mystère des inscriptions latines
Sur chaque pot, une inscription en lettres capitales, souvent en latin abrégé. Des mots comme « Ung. Rosat. » pour onguent rosat, ou « Sem. Lini » pour graines de lin. De quoi laisser perplexe n’importe quel visiteur moderne.
Le latin s’est imposé car c’était la langue savante de la médecine et de la pharmacopée dans toute l’Europe jusqu’au XIXe siècle. Un apothicaire parisien et un confrère italien pouvaient ainsi se comprendre sans traduction.
Les abréviations, elles, répondaient à une contrainte très concrète : la place disponible sur la panse arrondie du pot était limitée. Il fallait donc condenser un maximum d’informations en quelques lettres, un peu comme nos abréviations SMS aujourd’hui.
Ce système codifié permettait aussi de garder une certaine confidentialité professionnelle. Un client lambda ne pouvait pas déchiffrer facilement le contenu exact des remèdes qu’on lui préparait.
Ce que ces pots racontent sur la médecine d’avant
Chaque forme de pot correspondait d’ailleurs à un usage précis. Les albarelli, ces pots cylindriques légèrement resserrés au milieu pour faciliter la préhension, servaient aux poudres et aux préparations solides.
Les chevrettes, avec leur bec verseur caractéristique, contenaient les sirops et les liquides. Une spécialisation qui témoigne d’une véritable réflexion ergonomique, bien avant que le terme n’existe.
On y trouvait de tout : des extraits de plantes, des minéraux broyés, mais aussi des substances qui feraient sursauter n’importe quel pharmacien contemporain. L’histoire de la pharmacie regorge d’ailleurs de surprises de ce genre, comme ce Coca-Cola autrefois vendu comme médicament ou ce faux médicament qui contenait en réalité de l’antigel pour voitures.
La faïence a progressivement disparu des officines avec l’arrivée du verre transparent, plus pratique pour vérifier visuellement le contenu, puis du plastique dans les années 1960. Un basculement qui a transformé en profondeur le visage des pharmacies françaises, effaçant peu à peu ce décor si particulier.
Des objets devenus pièces de collection
Aujourd’hui, ces pots anciens s’arrachent chez les antiquaires et lors des ventes aux enchères. Les plus rares, signés par des ateliers prestigieux ou datés du XVIIe siècle, peuvent atteindre plusieurs centaines d’euros pièce.
Certains musées de la pharmacie, notamment celui de la Faculté de Paris, en conservent des centaines d’exemplaires. Une manière de préserver la mémoire de ces officines d’autrefois, si différentes de celles qu’on connaît aujourd’hui, avec leurs balances gratuites ou leurs vitrines affichant la température.
La prochaine fois que vous croiserez l’un de ces pots bleu et blanc dans une brocante, vous saurez enfin ce qui se cachait derrière son allure si soignée. Un petit bout d’histoire médicale, condensé dans quelques centimètres de céramique.
