Pourquoi les feux rouges existaient avant les voitures — et pourquoi le premier a explosé ?
Tu t’énerves au feu rouge ? Ton arrière-arrière-grand-père aurait pu faire pareil, et pourtant il n’avait jamais vu une voiture de sa vie. Car le premier feu de signalisation de l’histoire date de 1868, alors que l’automobile n’était même pas brevetée.
Alors à quoi pouvait-il bien servir, et pourquoi a-t-il fini par exploser en plein Londres ? L’histoire est plus agitée que le carrefour de ton quartier.
Des embouteillages sans un seul moteur
Première surprise : l’embouteillage a précédé la voiture. À Londres, dans les années 1860, calèches, convois de chevaux et piétons se pressaient aux abords des ponts, de vrais goulets d’étranglement.
Le bilan était lourd. En 1866, 1 102 personnes sont mortes dans la circulation londonienne, et 1 334 autres ont été blessées. Rien à voir avec un hasard : la rue était devenue un casse-tête mortel.
Pour mettre de l’ordre, on a fait appel à quelqu’un qui savait déjà gérer des machines lancées sur des rails : un ingénieur ferroviaire. Mais que pouvait bien ressembler un feu sans ampoule électrique ?

Un signal de gare planté devant le Parlement
Le dispositif est mis en service les 9 et 10 décembre 1868, selon les sources, au carrefour de Great George Street et de Bridge Street, près du pont de Westminster. Il ressemblait plus à un signal de train qu’à un feu moderne : deux bras montés au sommet d’un poteau.
Bras levés vers le haut, il fallait s’arrêter. Bras inclinés à 45 degrés, on pouvait passer. Le jour, tout se jouait donc à la mécanique, sans la moindre lumière.
La nuit, deux lampes à gaz, l’une rouge et l’autre verte, prenaient le relais. Selon certaines sources, la structure a été construite par Saxby and Farmer, spécialistes de la signalisation ferroviaire. Un détail que les amateurs de rouge à gauche, vert à droite sur les avions reconnaîtront : les couleurs de la circulation viennent d’un même monde, celui des signaux de transport.
Mais il y avait un problème, et il était inflammable.
Le jour où le feu a vraiment pris feu
Quelques semaines après son installation, une fuite de gaz remplit l’appareil. Un policier l’allume à la nuit tombée, et un jet de flammes le blesse gravement.
La date avancée est le 2 janvier 1869, soit moins d’un mois après le lancement. Le feu est aussitôt retiré, et le projet reste au placard pendant un bon moment.
Ce n’est donc ni les chevaux ni les cochers qui ont eu raison du premier feu rouge de l’histoire, mais la technologie elle-même. Et il faudra attendre des décennies pour que l’idée revienne, cette fois côté américain.

L’orange, cet intrus ajouté après coup
Les États-Unis ont repris l’idée avec l’électricité. Des feux à deux couleurs apparaissent à Salt Lake City en 1912, puis à Cleveland en 1914.
Le feu à trois couleurs vient plus tard, en 1920, à Detroit. L’agent de police William Potts y ajoute un feu orange intermédiaire, pour éviter les transitions brutales entre le vert et le rouge.
Autrement dit, l’orange n’était pas prévu au départ : c’est un correctif. Si tu freines sec quand il passe à l’orange, tu sais désormais à qui t’en prendre.
Et Paris, dans tout ça ? Elle a failli ne pas aimer du tout.
Paris, ses cochers furieux et son feu qui sonnait
Le 5 mai 1923, une foule se rassemble pour voir le premier feu de circulation de la capitale : un mât de fer surmonté d’une lanterne rouge et verte. La localisation exacte varie selon les récits, entre le boulevard de l’Opéra et les boulevards Saint-Denis et Sébastopol.
Il est inspiré du modèle américain et doit réguler un trafic devenu chaotique entre fiacres, tramways, vélos, autos et piétons. Les débats font rage dans les cafés, et certains automobilistes franchissent le rouge par défi.
Selon une source, ce premier feu fonctionnait avec une seule couleur et était doublé d’une sonnerie signalant l’arrêt obligatoire. Allumé, tu t’arrêtes, éteint, tu passes. Pas vraiment le système subtil que l’on connaît.
1933, 1938 : quand la France a fini par s’organiser
Toujours selon cette source, ce n’est qu’en 1933 que les premiers feux deviennent tricolores à Paris. Une décennie complète pour passer d’un signal en tout ou rien à nos trois couleurs.
La règle nationale arrive ensuite : une circulaire du 11 juillet 1938 fixe définitivement la couleur des feux et leur disposition. Depuis, rouge, orange, vert, dans cet ordre, partout en France.
Le monde de la route n’a pas arrêté de se standardiser pour autant. Le STOP, les numéros de rue ou encore les touches de ton téléphone ont chacun leur histoire improbable.
Et d’ailleurs, ces autres règles de la rue que tu ne remets jamais en question
Les feux ne sont pas les seuls à venir d’un autre temps. Le panneau STOP écrit en anglais en France a lui aussi une origine que peu de conducteurs connaissent.
Même histoire pour les numéros de rue pairs et impairs, nés d’un décret de 1805 et liés à la Seine. Comme quoi, nos rues sont pleines de décisions prises il y a deux siècles.
Quant à nos objets du quotidien, ils n’échappent pas à la règle : demande-toi pourquoi le 1 est en haut sur le téléphone et pas sur la calculatrice. Et si tu lèves les yeux, la question sur le ciel bleu plutôt que violet vaut le détour.
La réponse en une phrase
Les feux existaient avant les voitures parce que les rues de Londres étaient déjà saturées de chevaux et de piétons, et le premier a explosé à cause d’une fuite de gaz. Reste une question : si l’orange a été ajouté par un simple policier de Detroit, quelle autre règle de ta journée repose sur une idée de dernière minute ?
Pour continuer dans les couleurs, découvre pourquoi Homère n’a jamais décrit la mer comme bleue, ou pourquoi on dit « allô » en décrochant alors que Bell avait prévu un autre mot.