Icône menu hamburger Icône loupe de recherche
  1. TDN >
  2. Le saviez-vous ?

Pourquoi la tranche de tes pièces est-elle striée — alors que personne ne la regarde ?

Publié par Ambre Détoit le 11 Oct 2026 à 9:02

Sors une pièce de ta poche et regarde-la de profil. Tu verras des dizaines de petites rainures, alignées comme les dents d’un peigne. Personne ne les remarque jamais, et pourtant elles sont là sur presque toutes les pièces du monde.

Décoration, astuce de fabrication, simple habitude ? La vraie raison implique des voleurs patients, un scientifique devenu enquêteur et une crise monétaire digne d’un thriller.

Un vol que personne ne remarquait

Remontons à la fin du XVIIe siècle. À l’époque, les pièces d’argent valent exactement leur poids de métal précieux. C’est leur force, mais aussi leur point faible.

Des malins ont compris qu’ils pouvaient en profiter. Ils grattaient une minuscule lamelle sur le pourtour de chaque pièce, juste assez pour gagner de l’argent sans que la pièce paraisse plus légère ou plus petite. Puis ils dépensaient la pièce comme si de rien n’était.

Faussaire du XVIIe siècle rognant le bord d'une pièce d'argent

Les rognures, elles, étaient fondues et revendues comme métal. Multiplié par des milliers de pièces, le petit larcin devenait une industrie.

Les chiffres donnent le vertige. Selon un récapitulatif de l’histoire de cette crise, les deux tiers des pièces d’argent anglaises étaient déjà rognées en 1694. Et ce n’est pas le plus étonnant : le remède est arrivé par un homme qu’on n’attendait pas.

L’homme à la pomme devenu chasseur de faussaires

En 1696, le Parlement anglais décide que les pièces rognées ne sont plus une monnaie légale. Problème : la Monnaie royale n’est pas prête et n’a frappé qu’une petite partie des pièces nécessaires au remplacement.

C’est à ce moment qu’Isaac Newton est nommé gardien de la Monnaie royale, en avril 1696. On aurait pu croire à un poste honorifique pour un savant célèbre. Il s’y est plongé avec une énergie de forcené.

Sa mission : traquer les rogneurs et les faux-monnayeurs. À l’époque, la contrefaçon de monnaie était un crime de haute trahison, puni de la pendaison, de l’éviscération et de l’écartèlement. Newton s’est donc retrouvé enquêteur dans un monde sans pitié.

Mais arrêter les coupables un par un ne suffisait pas. Il fallait rendre le vol impossible à cacher. Et la solution tenait en quelques millimètres de métal.

Le piège gravé sur le bord

La parade est d’une simplicité redoutable : des stries sur la tranche. Si quelqu’un gratte le bord d’une pièce striée, les rainures disparaissent aussitôt. Le vol saute aux yeux de la première personne qui la tient en main.

Isaac Newton examine la tranche striée d'une pièce

Petite nuance historique : Newton n’a pas inventé le procédé à lui seul. Des pièces d’argent espagnoles étaient déjà striées au XVIIe siècle, et des bords travaillés apparaissaient sur les pièces anglaises dès les années 1660. Newton l’a généralisé, avec une précision inédite, lors de la grande refonte de 1696-1699.

Les rainures étaient creusées avec une machine, dite de Castaing, qui permettait un travail régulier. Elles rendaient aussi la contrefaçon plus difficile, car il fallait un équipement de monnayeur pour les imiter proprement.

Newton est resté trente ans à la Monnaie. Il en est devenu le directeur en 1699, et y est resté jusqu’à sa mort en 1727. Mais alors pourquoi ces stries existent-elles encore, alors que plus personne ne rogne des pièces de 20 centimes ?

Pourquoi on les garde (et ce que cachent tes pièces d’euro)

Aujourd’hui, une pièce vaut bien plus que le métal qui la compose. Rogner ses bords ne rapporterait rien. Les stries survivent donc surtout par héritage : certaines pièces descendent de modèles en argent, et elles ont gardé le look.

Elles ont aussi trouvé un second métier. Au toucher, elles permettent aux personnes aveugles ou malvoyantes de distinguer les valeurs. C’est une des raisons pour lesquelles les pièces en euros ont des tranches différentes.

Prends une pièce de 1 euro : sa tranche est divisée en six sections qui alternent parties lisses et parties striées. Celle de 2 euros est entièrement striée, avec des inscriptions ou des étoiles selon les pays. C’est la seule de la gamme à porter des textes sur sa tranche.

Les Britanniques ont poussé l’idée très loin. Leur pièce d’une livre portait sur sa tranche la devise latine « decus et tutamen », tirée de l’Énéide de Virgile, qui veut dire en gros « un ornement et une protection ». Dans les deux sens, le bord de la pièce veille sur sa valeur.

Et d’ailleurs, ces autres détails qu’on ne regarde jamais

Les stries ne sont pas la seule trace discrète d’une vieille histoire dans nos objets du quotidien. Prends ton stylo : sait-on pourquoi son capuchon a ce petit trou ? La réponse est tout aussi concrète dans ce minuscule trou de capuchon, et elle n’a rien à voir avec le style.

Même l’écriture cache des restes du passé. Le petit point sur la lettre « i » s’explique par une histoire qui remonte au Moyen Âge. Tu ne le dessineras plus tout à fait pareil.

Les superstitions laissent aussi leurs marques dans les bâtiments : les immeubles sans étage 13, c’est une habitude d’ascenseur bien ancrée. Quant à la ponctuation, l’espace avant le point d’exclamation est une manie typiquement française.

Et pour rester dans les habitudes qui ne s’arrêtent jamais, il y a aussi la poule qui pond tous les jours, sans avoir besoin de se reproduire.

La réponse en une phrase

La tranche de tes pièces est striée parce qu’au XVIIe siècle, il fallait rendre visible le vol de quelques grammes d’argent sur le bord, et que le détail a survécu à la menace.

Reste une question : combien d’autres détails de ton quotidien sont là pour empêcher une arnaque qui n’existe plus depuis trois siècles ? Si tu aimes ce genre d’enquête, découvre la règle de 1842 cachée dans les numéros de train, ou comment un oiseau tape du bec 12 000 fois par jour sans se fracasser le crâne.

Laissez un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *