Éclipse solaire de 1962 : ce retraité de 70 ans raconte les 20 secondes qui l’ont rendu aveugle à vie

Une éclipse solaire fascine, intrigue, donne envie de lever les yeux vers le ciel. Mais ce geste, aussi anodin qu’il paraisse, peut coûter la vue en quelques secondes seulement. C’est ce qu’ont découvert deux adolescents américains un jour de 1962, sans se douter que cette curiosité allait les marquer à vie. Leur histoire, racontée des décennies plus tard, rappelle une vérité simple que beaucoup ignorent encore aujourd’hui.
Deux ados, un ciel fascinant et zéro protection
En 1962, Louis Tomososki a 16 ans. Avec son ami d’école primaire Roger Duvall, tous deux passionnés de sciences, il apprend par son professeur qu’une éclipse solaire partielle sera visible dans l’après-midi. Une nouvelle qui les enthousiasme immédiatement.
Une fois les cours terminés, les deux garçons rejoignent le terrain de leur établissement scolaire. Ils scrutent le ciel, attendent, et finissent par apercevoir le disque lunaire grignoter peu à peu le soleil. Un spectacle rare, presque magique à leurs yeux d’adolescents curieux, un peu comme cette vague de chaleur historique qui intrigue aujourd’hui les météorologues.
Aucun des deux ne porte de lunettes adaptées. Ils ignorent totalement que leur rétine peut être endommagée en quelques instants seulement, sans douleur immédiate pour les prévenir. Louis observe avec son œil droit, Roger avec le gauche. Environ vingt secondes d’exposition, pas plus. Une éternité pour des cellules photoréceptrices non protégées.
Quand ils baissent enfin la tête, une image lumineuse persiste devant leurs yeux, comme une découverte scientifique qui refuse de s’effacer. « On voyait encore une partie de l’éclipse comme si elle était imprimée dans notre œil », racontera plus tard Roger Duvall. Sur le moment, aucun des deux ne mesure la gravité de ce qui vient de se produire.
Une rétinopathie solaire irréversible, révélée trop tard
Ce n’est que lors d’examens ultérieurs que le diagnostic tombe : les deux adolescents souffrent de lésions définitives de la rétine. Le phénomène porte un nom précis, la rétinopathie solaire, et il ne pardonne pas.
Sveta Kavali, ophtalmologue et spécialiste de la rétine à l’université de Saint-Louis, explique que ce type de dommage réduit ou déforme la vision centrale. « Ces dommages sont généralement irréversibles et il n’existe aucun traitement », précise-t-elle, sans détour.
Aujourd’hui âgé de 70 ans, Louis Tomososki vit toujours avec cette séquelle. Quand il garde les deux yeux ouverts, son œil gauche compense partiellement les défaillances de son œil droit. Mais dès qu’il ferme son bon œil, une zone blanchâtre brouille sa vision, un peu comme un flou artificiel qui masquerait une partie du réel. Il compare cet effet au floutage utilisé à la télévision pour dissimuler une plaque d’immatriculation.
Avec le recul, l’ancien adolescent mesure à quel point tout aurait pu être bien pire. « Et ça, c’était 20 secondes de brûlure », confie-t-il dans les colonnes du Washington Post. « Si on avait regardé plus longtemps — ou pire, si on avait regardé le soleil de l’autre côté — on aurait été vraiment dans le pétrin. »

La leçon d’une vie, transmise avant chaque nouvelle éclipse
Soixante ans après l’incident, certains phénomènes naturels continuent de fasciner sans que le public en connaisse les risques réels. Louis Tomososki, lui, a fait de la prévention son combat personnel. Il redoute particulièrement les lunettes de protection contrefaites, qui ne filtrent pas correctement les rayons solaires et donnent une fausse impression de sécurité.
Avant une nouvelle éclipse visible dans l’Oregon, il a contacté une chaîne locale pour rappeler l’évidence : ne jamais fixer directement le soleil, même quelques secondes. « Mardi matin, quand tout sera fini, je me demande si les gens vont m’appeler pour me dire : « Lou, tu as entendu le nombre de personnes qui se sont abîmé les yeux ? » J’en ai la nausée. Je ne veux pas entendre ça », confie-t-il, encore marqué par l’inquiétude.
Louis et Roger n’ont pas renoncé à observer ces événements rares, mais leur méthode a radicalement changé. Louis prévoyait de se rendre à Colton avec sa femme, où environ 37 secondes d’obscurité totale étaient attendues lors d’une précédente éclipse. Cette fois, pas question de lever les yeux, même avec des lunettes homologuées.
« Je vais avec ma femme et je vais rester dehors à regarder les arbres et les champs », avait-il annoncé. « Je vais regarder la nuit tomber. Je ne regarderai pas le ciel. »
Vingt secondes ont suffi à changer une vie entière, et aucune lunette de soleil classique n’aurait pu les protéger. La prochaine fois qu’une éclipse traversera le ciel, une question mérite d’être posée avant de lever les yeux : vos lunettes de protection sont-elles vraiment homologuées ?