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La Suède a inventé un 30 février en 1712 : ce qui l’y a poussée n’était ni un caprice royal ni une erreur d’astronome

Publié par Cassandre le 04 Oct 2026 à 19:03

Et si un mois de février avait compté un jour de plus que tous les autres ? En 1712, la Suède a vécu un 30 février, une date que ni le calendrier julien ni le grégorien n’ont jamais prévue. Tout est parti d’une réforme censée s’étaler sur quarante ans, et la cause de ce jour fantôme n’est pas celle qu’on imagine.

À retenir

  • 1699 : la Suède décide de passer au calendrier grégorien en supprimant les jours intercalaires à partir de 1700, pendant quarante ans.
  • 1712 : février compte trente jours, le seul 30 février réellement utilisé dans un calendrier, d’après les sources.
  • 1753 : la Suède adopte définitivement le calendrier grégorien, le 17 février est alors suivi du 1er mars.
Page de calendrier ancien déchirée entre deux dates

Une réforme qu’on voulait faire au compte-gouttes

Dix jours. C’est le retard que le calendrier julien avait accumulé sur le calendrier grégorien, que d’autres pays avaient déjà adopté. Pour rattraper cet écart, la plupart de ces pays avaient simplement supprimé d’un coup un bloc de jours consécutifs.

La Suède a choisi une autre voie. En 1699, elle décide de passer au grégorien en douceur, en omettant les jours intercalaires à partir de 1700, et cela pendant quarante ans. Sur le papier, l’idée a le mérite d’éviter qu’une nuit les agendas sautent de plusieurs dates.

Pour mesurer l’audace du plan, il faut savoir comment fonctionnait le jour supplémentaire à l’époque. Dans le calendrier julien, on ne rajoutait pas un 29 février : c’est le 24 février qu’on doublait les années bissextiles. Et la Grande-Bretagne n’a reconnu officiellement le 29 février dans sa loi qu’avec le Calendar (New Style) Act de 1750.

Le calendrier ne dormait donc pas sur des certitudes très anciennes. Il restait un chantier, et la Suède allait le découvrir à ses dépens. Mais un autre mythe mérite d’être écarté avant d’y arriver : celui d’un 30 février antique.

Au XIIIe siècle, le savant Johannes de Sacrobosco affirmait que février comptait trente jours les années bissextiles, de 45 av. J.-C. à 8 av. J.-C. Selon lui, Auguste aurait ensuite retiré ce jour pour le donner au mois d’août. Or tous les éléments historiques réfutent cette version, y compris les doubles datations avec le calendrier alexandrin. Le vrai 30 février est donc bien plus tardif, et beaucoup plus bizarre.

Le plan parfait que la guerre a fait dérailler

Le programme suédois était limpide : plus aucune année bissextile de 1700 à 1740 inclus. La prochaine aurait donc dû être 1744, après celle de 1696. Au bout de ces quarante ans, le pays aurait rejoint le calendrier grégorien sans à-coup.

Le premier pas est bien fait : le jour intercalaire de 1700 est omis, et février reste à 28 jours. Mais la Grande Guerre du Nord vient d’éclater, et elle accapare l’attention des Suédois. Personne ne pense plus à rayer les jours supplémentaires du calendrier.

Résultat : 1704 et 1708 sont restées bissextiles, contrairement au plan. Seule l’année 1700 avait été modifiée. La Suède se retrouve alors avec un calendrier qui n’est plus celui de personne.

Pendant cette période, il avait un jour d’avance sur le calendrier julien, mais restait toujours en retard de dix jours sur le grégorien. Ni l’un ni l’autre, en somme, avec un risque de confusion permanent pour les dates, les contrats et les échéances. Il fallait sortir de cette impasse, et la solution retenue allait produire une date introuvable ailleurs.

Le jour de trop qui a remis la Suède à l’heure

En 1711, les autorités suédoises décident de faire marche arrière et de revenir au calendrier julien. Pour y parvenir, il fallait récupérer le jour d’avance accumulé. La méthode choisie : ajouter deux jours intercalaires en 1712, au lieu d’un seul.

Cadran solaire en pierre usée, symbole du temps

C’est ainsi que février 1712 a duré trente jours. Ce 30 février suédois correspondait au 29 février du calendrier julien et au 11 mars du calendrier grégorien. C’est le seul usage réel connu d’un 30 février dans un calendrier.

Voilà la réponse que promettait le titre. Ni un caprice de roi ni une erreur d’astronome : c’est une guerre qui a détourné l’attention d’un pays de son propre calendrier. Pour réparer l’oubli, on a dû inventer un jour qui n’existait pas.

L’épisode ne s’arrête pas là. La Suède a définitivement adopté le calendrier grégorien en 1753 : cette année-là, le 17 février a été suivi directement du 1er mars. Au bout du compte, le pays a donc connu les deux extrêmes, un jour en trop puis des jours en moins.

Aujourd’hui, le 30 février n’existe dans aucun calendrier en usage, puisque février compte 28 jours, ou 29 les années bissextiles. Il a pourtant survécu ailleurs. Certains modèles climatiques, comme celui du Hadley Centre, utilisent des mois de 30 jours pour simplifier leurs statistiques, et chez Tolkien, le calendrier des Hobbits aligne douze mois de trente jours, février compris.

Le cinéma s’en est aussi emparé. Dans Vanilla Sky, la vignette sur le pare-brise du héros porte la date du 30 février 2001, un détail que le réalisateur Cameron Crowe présente comme un accident. Et dans Dilbert, le patron réclame une présentation pour le 30 février, une exigence absurde de plus.

Les concepteurs de calendriers de réforme, comme le Calendrier mondial, rêvent eux aussi d’un février à trente jours pour égaliser les mois. Même les logiciels ont leurs dates fantômes : Excel traite par erreur 1900 comme une année bissextile et affiche donc un 29 février qui n’a jamais existé. Les dates, décidément, ne sont jamais aussi solides qu’elles en ont l’air.

Cette histoire rappelle aussi que mesurer le temps reste affaire de convention. Le jour le plus long de l’année n’est pas toujours celui que l’on croit, et un 23 avril où Shakespeare et Cervantes sont morts sans vraiment partager la même date raconte la même confusion entre calendriers.

Même notre perception du temps varie : le temps vu par un chien ne s’écoule pas comme le nôtre. Et certains retards sont encore plus longs, comme celui de ce livre rendu après un siècle d’absence.

Si un pays a pu perdre le fil de ses jours à ce point, que dire de nos intuitions sur le hasard ? Rendez-vous avec une pièce lancée en l’air, qui ne retombe pas vraiment une fois sur deux.

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