Sous 30 mètres de glace au Groenland, la NASA retrouve par hasard 21 tunnels secrets datant de la guerre froide

En avril 2024, un avion de la NASA survole la calotte glaciaire du Groenland pour tester un nouveau radar. Rien de spectaculaire n’était attendu ce jour-là, juste une mission technique classique. Jusqu’à ce qu’une forme étrange, digne d’un plan de ville, apparaisse sur les écrans des chercheurs.
Une mission scientifique qui tombe sur un vestige de la guerre froide
Le vol est réalisé à bord d’un Gulfstream III, à environ 240 kilomètres à l’est de la base de Pituffik, dans le nord du Groenland. Sous l’appareil vole l’UAVSAR, un radar à synthèse d’ouverture destiné à mesurer l’épaisseur de la glace et l’interface avec le socle rocheux.
Camp Century n’était absolument pas la cible de cette mission. « Nous cherchions le lit de la glace et Camp Century est apparu », expliquera Alex Gardner, chercheur au Jet Propulsion Laboratory. Le site avait déjà été repéré lors de précédents relevés, notamment via l’opération IceBridge, mais jamais avec une telle précision.
L’angle latéral de l’UAVSAR permet cette fois de distinguer individuellement plusieurs structures du complexe, que les chercheurs ont pu comparer aux plans historiques. Une histoire qui rappelle celle du tunnel secret de Staline, jamais achevé lui non plus. À environ 30 mètres sous la surface se dessine ainsi le squelette complet d’une base construite dès 1959 par le Corps des ingénieurs de l’armée américaine.
Une base scientifique qui cachait un projet de missiles nucléaires
À première vue, Camp Century n’était qu’une prouesse technique : démontrer qu’on pouvait faire vivre une infrastructure sous la glace du Groenland. La réalité était bien plus ambitieuse.
Une vingtaine de tunnels abritaient dortoirs, cuisine, équipements médicaux et un petit réacteur nucléaire pour l’électricité. Jusqu’à 200 personnes pouvaient y séjourner en permanence. Mais la base servait surtout de laboratoire grandeur nature pour le Project Iceworm, un plan visant à transformer la calotte glaciaire en réseau souterrain mobile pour 600 missiles nucléaires.
Le projet prévoyait plusieurs milliers de kilomètres de tunnels et un système ferroviaire pour déplacer les missiles et brouiller leur localisation. Ces 600 têtes nucléaires n’ont jamais été déployées : la glace, trop instable, a fini par enterrer l’idée elle-même. Le Danemark, souverain sur le Groenland, avait autorisé la base sans connaître l’ampleur réelle du projet militaire qu’elle abritait, comme des documents déclassifiés l’ont révélé plusieurs décennies plus tard.

Ce que la base a laissé sous la glace, et pourquoi il ne faut pas s’inquiéter
Camp Century a fermé définitivement en 1967, laissant sur place ses structures et une partie de ses déchets. Une étude de 2016 a estimé la présence d’environ 200 000 litres de diesel, 240 000 litres d’eaux usées et des quantités inconnues de liquide de refroidissement radioactif issu du réacteur.
Avec le réchauffement climatique, une question a émergé : ces déchets pourraient-ils un jour remonter à la surface ? Une étude bien plus précise publiée en 2021, s’appuyant sur des mesures météorologiques directes, a apporté une réponse rassurante.
Selon ces projections, la zone de déchets continuerait au contraire à s’enfoncer sous la glace jusqu’en 2100. Le front supérieur des débris, situé à 32 mètres en 2017, devrait descendre entre 58 et 64 mètres d’ici la fin du siècle. La pénétration maximale de l’eau de fonte est estimée à seulement 1,1 mètre : les déchets resteront donc hors de portée pendant encore des décennies.
Le hasard de calendrier n’en est pas moins troublant. Cette redécouverte technique survient alors que le Groenland redevient un enjeu géopolitique majeur, entre les ambitions américaines affichées sur la région et les tensions qui traversent l’Arctique.
Camp Century restera un vestige figé de la guerre froide, invisible mais parfaitement cartographié. La glace du Groenland garde encore, à sa manière, une part d’histoire militaire du XXe siècle. Reste à savoir quels autres secrets sommeillent sous ces kilomètres de glace, jamais survolés par le bon radar au bon moment.